Les as de la gâchette

Chaque semaine, près de 19.000 amateurs pratiquent le tir de compétition ou récréatif en Fédération Wallonie-Bruxelles, possédant parfois plus de dix armes à leur domicile. Des sportifs comme les autres ou un danger potentiel?

1236469

L’ancien site militaire de Flawinne, près de Namur, en contrebas d’une petite route. Des explosions de poudre résonnent dans toute la vallée de la Sambre voisine. Sur le parking, des dizaines de voitures. De leur coffre, des individus sortent un sac d’une forme inhabituelle. Il contient une ou plusieurs armes. Il est 14 heures. Le club de tir de Namur ouvre ses portes à ses 600 membres comme chaque mercredi.

Derrière le vieux mur de béton, les membres du club se croisent, se font l’accolade: l’ambiance est familiale. Familiale?Deux millions d’armes circuleraient en Belgique, légalement ou illégalement. On n'est pas aux Etats-Unis: en posséder ne laisse personne indifférent. Pourquoi diable un particulier souhaiterait-il se payer un objet dont le but objectif reste de tuer? "Les gens se font toute une idée fantasmée du monde des armes et de ceux qui en possèdent", explique René Lauwers, 57 ans, secrétaire de la Fédération au niveau provincial et membre de longue date du club. "Regardez-nous. Vous trouvez qu’on a l’air de dangereux psychopathes?"

Du ping-pong avec des flingues

Cette pratique du tir récréatif suscite pourtant toujours son lot d'incompréhensions. "Est-ce que vous demandez à un joueur de tennis de table pourquoi il aime ce sport? Il l’aime, c’est tout" explique avec une pointe d'exaspération un membre du club désirant rester anonyme. Car on a beau aimer son sport, on n'en réclame pas moins une certaine discrétion. "Je n’ai pas honte. Je ne cache rien. Mais j’habite dans un petit village et si mon nom apparaît dans la presse, mes voisins pourraient rapidement s’imaginer que je suis peut-être un fou détenant un arsenal et prêt à faire feu parce qu’on m’a volé ma place de parking" se défend un autre, ce jour-là préposé au bar. Discrétion encore sur le nombre d'armes que ces amateurs possèdent: "Oh, ça peut vite monter, explique René Lauwers, vous prenez votre licence de tir sportif pour une arme, puis pour une autre. Il suffit que vous chassiez, faisiez du tir aux clays ou que vous collectionniez des armes anciennes et on atteint vite la dizaine". Plus de dix armes amassées chez un seul homme avec une famille, des enfants? "Oui, mais les conditions de sécurité, les obligations sont telles que le danger est vraiment minime" rassure monsieur Lauwers. Un malaise persiste, même latent. La peur d’un mauvais procès lié aux risques d’accident se devine.

"La tuerie raciste d’Anvers en 2006 a porté un coup très dur à notre pratique" , explique Olivier Hannon, policier et membre de longue date du club. Cette année-là, le jeune Hans Van Themsches'était procuré, en toute légalité, un fusil de chasse chez un armurier d'Anverset avait tué deux personnes, en blessant grièvement une troisième.Quelques mois à peine après ces événements, Laurette Onkelinx, alors ministre de la Justice, faisait passer une nouvelle loi sur les armes. Au programme: fin de la vente libre et restrictions sévères. Pour les tireurs sportifs, la pilule était mal passée: "Sans mauvais jeu de mots, nous avons l’impression d’être la cible privilégiée des autorités, défend René Lauwers. A chaque fois qu’il y a un problème avec une arme à feu, le ou la ministre en charge donne un tour de vis. Le détenteur d’arme légale paie pour le criminel qui détient des armes achetées au marché noir".

Les faits semblent leur donner raison: "Au niveau belge, les statistiques des atteintes volontaires à la vie et à l’intégrité physique restent imprécises, justifie Olivier Hannon, également instructeur de tir pour les aspirants policiers. Les données liées aux armes à feu ne distinguent même pas s’il s’agit d’armes illégales ou non". En Allemagne, où la législation ressemble à la nôtre, des statistiques précises ont démontré qu’à peine 0,006 % des homicides étaient dus aux armes légales. C’est autant que les couverts et moins que les épées…

4 ou 5 accidents par an

A Flawinne, on se veut loin de tout cela. Dans les stands de tir, sortes de petits préaux face à une surface de gazon, les passionnés s’alignent, séparés par une simple cloison d’aggloméré. Un casque antibruit posé sur les oreilles, fixés sur leur position, les sportifs enchaînent les tirs, et les chargeurs se vident. Certains possèdent des pistolets de compétition. Légers, leur crosse épouse parfaitement la forme de la main. D’autres possèdent des 9mm. Le son et la force dégagés par un seul tir de cette arme imposent le respect. Deux mains sont nécessaires pour résister à la force de recul. Pas le même exercice. Peut-être même pas le même sport. Mais il y a une constante: "Tout le monde sait que manipuler des armes est dangereux. C’est quand une personne perd cette vérité de vue que le risque prend de l’ampleur", intervient Olivier Hannon. Les accidents arrivent d’ailleurs régulièrement. "Généralement, chaque année enregistre 4 ou 5 accidents dans les clubs. A chaque fois, ce sont les règles de base de la sécurité qui ne sont pas respectées ou le matériel qui fait défaut" remarque René Lauwers.

Quels accidents? Le témoignage d’un membre d’un club sur un forum Internet glace le sang: l’homme a pris une balle dans la tête. Heureusement, celle-ci n'a pas traversé la boîte crânienne et est venu se loger sous le cuir chevelu. Un "tireur du dimanche" avait armé le chien de son revolver Smith & Wesson calibre 38 dans la direction du malheureux. "Je n’ai en mémoire que deux accidents mortels, en Flandre, ces dernières années, tempère monsieur Lauwers. Dans l’un, le tireur a voulu montrer sa nouvelle acquisition à un ami. Il a sorti l’arme, chargée, de son sac dans la cafétéria du club. Le coup est parti et le barman l’a prise en pleine tête. Dans l’autre, une balle n'est pas partie. L’individu a stupidement pointé l’arme vers lui pour regarder dans le canon… et boum!" Evidemment, ces deux accidents transgressaient les règles de base de sécurité de chaque club.

Membres remerciés

"Il y aura toujours, partout, dans n’importe quel sport ou pratique, des gens qui ne respectent pas les principes, qui se croiront au-dessus de tout ou trop en confiance , explique Olivier Hannon. Mais dans les clubs de tir, vous êtes en permanence surveillé par vos voisins. Chacun pense à la sécurité des autres… mais avant tout à la sienne! Donc si vous manquez à votre devoir, vous vous faites rapidement enguirlander." Quelques membres, parfois, se voient montrer la porte de sortie du club. Ils n’ont pas "corrigé le tir" après maintes remarques. "J’ai été secrétaire du club. En cinq ans, j’ai connu deux personnes qui devaient se justifier face au conseil d’administration", détaille René Lauwers.

Visiblement, les individus dangereux, les Rambo en puissance ne garnissent pas les allées et les espaces de tir du club namurois. Les dizaines de règles de sécurité, les contraintes du parcours d’apprentissage avant de pouvoir tirer seul ou encore les examens théoriques et pratiques filtrent naturellement les candidats trop portés sur les fantasmes guerriers. "A force d'exercices, nos membres finissent par être conditionnés. C’est presque un lavage de cerveau", explique Olivier Hannon. Effectivement, les tireurs se voient imposer un véritable rituel. Les cadenas sur les sacs, les boîtes, les armes sont presque aussi nombreux que les munitions tirées sur une séance d’entraînement. L’arme se doit d’être inutilisable en permanence au domicile comme au club sauf dans la main du tireur juste avant le shoot.

Dans les stands proprement dits, c’est une véritable chorégraphie: quand la lumière rouge clignote, tout le monde doit déposer son arme neutralisée, et reculer d’un mètre derrière une ligne blanche. Chacun se rend alors, à pied, vers le fond de la pelouse pour éventuellement changer la cible de papier et compter ses points. Tout le monde se parle, crie, se signale. La communication entre tireurs est constante, pas de reprise des tirs si le moindre risque subsiste.

Parmi les 121 clubs répartis sur le territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le club de Namur fait sans doute partie des mieux lotis en termes d’infrastructures… et de qualité de ses membres, assez favorisés socioéconomiquement. Mais "tous les clubs restent liés par les mêmes comportements et les mêmes principes, assure un membre du club, dégustant une bière après sa séance de tir.Peu importe que vous soyez ouvrier, retraité ou cadre dans une entreprise. Les gens qui viennent ici le font tout autant pour la performance ou la concentration que pour le plaisir de boire un verre une fois l’entraînement terminé".

Ce jour-là, autour des trois tables aux nappes défraîchies du bar, sous les centaines de coupes qui prennent la poussière sur des étagères, les nombreux membres aux tempes grisonnantes discutent politique. Malgré les préjugés, il faut bien l'admettre: on est loin, très loin du camp d’entraînement pour meurtriers potentiels.

Plus d'actualité