Les coulisses de la télé: Les jeux sont-ils déjà faits?

Grâce aux jeux télé, producteurs et chaînes s'en mettent plein les poches. Rien ou presque n'est donc laissé au hasard. Candidats, quiz, gains, tout est balisé. Selon cinq règles.

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Chez nous, le Septante et un mène pépère sa barque sur RTL-TVI sans concurrent direct à l’horizon. Mais quand les téléspectateurs belges se branchent sur les chaînes françaises, les jeux télé représentent une armada d’animateurs et de candidats qui se livrent une bataille au quotidien. L’avantage du genre? Un jeu coûte dix fois moins cher à produire qu’une fiction, et ça rapporte beaucoup d’argent. L’enjeu? Servir de locomotive aux audiences des JT, à midi ou en avant-soirée. Exemple frappant: récemment sur TF1 Les douze coups de midi animé par Jean-Luc Reichmann a battu son record d’audience avec 4 millions de téléspectateurs. Autant que certains prime times de soirée!

Cette guerre quotidienne contraint les producteurs de ces programmes à imaginer des stratégies de séduction sans faille. Rien n’est laissé au hasard. Dès les castings, on sélectionne rigoureusement les soldats recrutés pour aller au front et devenir les pions d’une lutte où tous les coups et petits arrangements sont permis. La preuve par cinq règles du jeu télé.

Règle 1: Recruter du "champion potentiel"

La tendance actuelle est claire: dans la plupart des jeux, les candidats peuvent revenir plusieurs fois. C’est particulièrement vrai pour Tout le monde veut prendre sa place (présenté par Nagui sur France 2) et Les douze coups de midi (animé par Jean-Luc Reichmann sur TF1). Pour les responsables des castings, il y a donc un impératif: chaque candidat doit pouvoir jouer le rôle d’un "champion" potentiel. Un candidat à la fois sympa, joueur, pas trop émotif, dynamique, un minimum cultivé et souriant. "Il faut un candidat que les téléspectateurs auront envie de retrouver tous les jours comme ils retrouvent le héros de leur série", nous dit Valérie Urlik, responsable de castings pour la société Effervescence. Beaucoup de candidats sont donc laissés aux portes des plateaux. "Attention, nous précise-t-on, on ne fait aucune sélection sur le physique. Mais on a besoin de personnalité et de spontanéité."

* Un chiffre? Seulement 10 % des gens passés par le casting arrivent jusqu’à l’émission…

Règle 2: La vie du candidat doit être passionnante

Les "anecdotes" racontées par les candidats font partie du récit moderne des jeux. Autant les profils doivent être vite identifiés par le spectateur, autant la scénarisation des vies est incontournable. L’effet Loft Story, sans doute. Sachez donc que ces petites histoires sont soigneusement préparées. Rien n’est improvisé. "C’est un exercice délicat pour nous, les casteurs, concède notre interlocutrice française. Pour trouver des trucs qui sortent de l’ordinaire, il faut parfois discuter longtemps avec certains candidats. Beaucoup nous parlent d’une star qu’ils ont croisée ou de leurs enfants. Mais ce sont des trucs déjà entendus mille fois. Du coup, on fouille, on décortique…" Quitte à inventer? Certains candidats l’affirment, mais Valérie Urlik défend sa paroisse: "Pas chez nous! Il faut juste que le candidat soit ouvert, capable de raconter et d’être drôle. Mais on ne lui demande jamais de raconter des bobards".

* Un chiffre? Avant d’aller chez Nagui, vous devez remplir un questionnaire qui comporte 12 catégories d’anecdotes. L’animateur en retiendra seulement 2 pour cuisiner le candidat en plateau.

Règle 3: En plateau, ça doit être show!

Les jeux sont tournés à une cadence infernale: 5 par jour, en moyenne. Objectif: rentabiliser les studios et les équipes techniques en un minimum de temps. Aucune baisse de régime n’est permise. Tout doit s’enchaîner. Les candidats sont donc coachés avant l’émission. Le public, lui, reçoit les consignes d’un chauffeur de salle. Un responsable de plateau place les jolies filles aux premiers rangs, dans les axes de caméras. Les candidats, eux, doivent assurer le spectacle. Parfois ils dansent même. Anecdote éloquente vécue sur un tournage de Questions pour un champion: lors d’une première manche, le jeu fut interrompu par le producteur jugeant que les candidats ne répondaient pas assez aux questions. Il leur a lancé: "Quand on vous demande le nom d’un cycliste espagnol, répondez Merckx ou Fignon, mais répondez quelque chose! Sinon, on s’ennuie!"

Le professeur français François Jost, spécialiste de la télé, analyse très justement: "Le candidat ne vient plus uniquement gagner de l’argent. Aujourd’hui, il ne participe pas à un jeu, mais à un divertissement". On peut même l’observer chez nous: quand Jean-Michel Zecca enregistre des «spéciales» de son Septante et un, où les candidats doivent se déguiser en militaires ou en vacanciers… pour jouer à un simple quiz de culture générale!

* Un chiffre? Si un plateau accueille un public d’environ 200 personnes, ce sont environ 28 millions de Français qui ont chaque jour les yeux rivés devant des jeux.

Règle 4: Cajoler le poulain qui rapporte gros… ou pas

A l’époque où Christophe Bourdon gravissait les échelons de la gloire à Qui veut prendre sa place?, des observateurs ont prétendu que le champion recevait les faveurs de la production avec des quiz réguliers sur le cinéma (sa spécialité). Quand on sait que les "champions", que ce soit chez Nagui ou Reichmann, sont des boosteurs d’audience très précieux, le détail fait tilt. Mais le candidat est formel: "Avant d’aller à l’émission, je savais que le cinéma était souvent l’un des sujets des quatre thèmes. Mais c’est un mythe de croire que les jeux télé sont truqués. La preuve? La production m’a avoué qu’un jour, il y avait un thème sur le cinéma belge: ils l’ont supprimé de peur que le public crie au favoritisme. Je peux même vous dire qu’à partir d’un certain moment, j’avais l’impression que la difficulté des questions était croissante. Au bout du troisième quiz sur Catherine Deneuve, j’en bavais!"

* Un chiffre? Difficile d’accuser la production de favoritisme pour un champion: les thèmes et les questions sont rédigés… 6 mois à l’avance!

Règle 5: Exciter le candidat par l’appât du gain

Alors qu’en réalité, ce sont les chaînes et les boîtes de production qui récoltent la majorité des sous. Bien sûr, faire parler chiffres est un défi de taille. Mais on sait que quand une chaîne française achète un "gros" jeu, elle paie entre 100.000 et 200.000 euros par émission à la société de production. Or, grâce aux recettes publicitaires et aux concours par SMS surtaxés, elle peut en récolter jusqu’à dix fois plus! Pas très compliqué, dans ces cas-là, d’offrir des salaires plus que décents aux animateurs: 2.000 euros par émission pour Nagui, ou 1.200 euros pour Julien Lepers. Payer les gagnants est donc un jeu d’enfant… On connaît d’ailleurs la technique d’appât: les gains potentiels sont énormes (250.000 euros à Money Drop et 1 million à Qui veut gagner des millions?), mais le candidat ne repart jamais avec l’intégralité du gâteau. Chez nous? Le Septante et un est l’un des programmes les plus regardés de RTL-TVI. On vous laisse donc imaginer le gain issu de la pub, en sachant que le jeu, lui, ne lâche qu’un maximum de 2.600 euros au vainqueur… quand celui-ci est très fort.

* Un chiffre? Christophe Bourdon, au bout de son parcours chez Nagui, est reparti avec un chèque de 157.700 euros après avoir participé à plus de 130 émissions. Autrement dit: ça n’a coûté que 1.213 euros par jour à France 2…

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