Les Belges et le cannabis

Le vent tourne. En Europe ou ailleurs, la fumette semble progresser de plus en plus sur la voie de la légalisation. En attendant, en Belgique, que vivent et que pensent les parents, profs ou flics confrontés parfois quotidiennement au cannabis? Témoignages.

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Depuis le mois de décembre, pas une semaine qui passe sans que, quelque part dans le monde, le cannabis ne s'invite à la une de l'actualité. Une tendance amorcée en Uruguay. C'était juste avant Noël. Ce pays d'Amérique du Sud, où l'usage récréatif du chanvre s'est considérablement développé au cours des dix dernières années, votait en première mondiale une loi confiant à l'Etat le monopole de la culture et de la vente du cannabis. En arrachant ainsi la marijuana des mains des trafiquants de l'ombre, le président Mujica avoue clairement "mener une expérience pour le monde ". Comprenez, en substance, traiter le problème pour ce qu'il serait vraiment: un enjeu de santé publique, ni plus ni moins préoccupant que l'alcool ou la cigarette.

Depuis, on ne semble plus pouvoir arrêter le progrès des mentalités. Le 9 janvier, à quelques heures d'intervalle, l’Etat de New York et nos voisins français annonçaient une modification de leurs législations relatives à l’usage de cannabis à visée thérapeutique. Tandis qu'au même moment, Rob Ford, le maire haut en couleur de Toronto, proposait la dépénalisation de l’usage de la marijuana. Et le président américain Barack Obama d'affirmer de son côté que le cannabis n'était pas plus dangereux que de boire de l'alcool. Dans ces deux derniers cas, il ne s'agit pas d'une prise de risque politique. Barack Obama avait déjà de toute façon avoué avoir fumé dans sa jeunesse. Quant à Rob Ford, il ne cache pas avoir fait bien pire. Depuis l'automne dernier, il reconnaît son goût passé pour le… crack, dérivé de la cocaïne. Mais la simultanéité reste interpellante.

Gaz de shit

Et chez nous? L'exploitation des gaz de shit dans le champ politique n'est pas pour tout de suite. Deux exemples récents: il y a quelques semaines, les Jeunes MR avaient réclamé une réforme de la législation, en faveur d'"une légalisation des drogues douces et de la dépénalisation de la consommation de celles-ci". Charles Michel, leur président, y a très rapidement opposé une fin de non-recevoir: "Je suis clair, ce point ne sera pas dans le programme du MR." Quelques mois plus tôt, Ecolo Jeunes avait proposé la vente de drogues douces via des coffee shops, essuyant le même genre de désavœu de la part des autorités de leur parti.

Sur la carte d'Europe du cannabis, la Belgique restera donc encore pour un moment quelque part entre la France et les Pays-Bas. A mi-chemin entre la sévère répression encore exercée outre-Quiévrain et la permissivité en vigueur du côté d'Amsterdam. Ou Maastricht, cette jolie ville frontalière que beaucoup de Belges fréquentent assidûment… Une situation intermédiaire qui résulte en fait d'une demi-mesure qui perdure depuis pas mal d'années déjà. Pour faire simple, la fumette, chez nous, est disons… partiellement dépénalisée. Ou modérément interdite.

En fait non, rien n'est simple. Théoriquement illégale en Belgique, la détention de cannabis (jusqu'à 3 grammes, c'est-à-dire une valeur moyenne de 30 €) ou sa culture (un plant maximum) pour usage personnel se voit aujourd'hui appliquer le "degré le plus bas de la politique des poursuites". Dans le cas des adultes, du moins. "Dans la pratique, nous confie ce policier bruxellois, en deçà de trois grammes, nous établissons un P-V simplifié, sans audition, que nous versons dans un listing adressé tous les mois au parquet… qui s'en désintéresse totalement. Sauf cas de trouble de l'ordre public, de trafic avéré dans une école, il ne vous arrivera donc rien."

Dans la pratique, l'attitude des autorités a fortement évolué: "Il y a encore quinze ans, au moindre décigramme, on pouvait perquisitionner chez vous à la recherche d'autres objets du délit…", poursuit notre policier. Mais la situation reste pour le moins ambiguë pour les consommateurs. Des usagers dont le nombre reste assez stable: d'après une enquête de l'Observatoire socio-épidémiologique Alcool-Drogues, 3 % des Belges en fument régulièrement. Mais dans les tranches d'âge allant jusqu'à 34 ans, le nombre de Belges qui ont essayé au moins une fois le cannabis oscille entre 21 et 30 %, et7 % fument régulièrement. Par contre,leur consommation moyenne continue d'augmenter, nous dit l’Institut scientifique de santé publique, la Belgique suivant en cela la tendance européenne. Du coup, entre 2003 et 2012, la culture locale de cannabis a, elle, spectaculairement progressé: de 35 à… 1.110 plantations saisies. Soit une augmentation de 3.000 %. Un chiffre que la focalisation récente de la police sur ce phénomène n'explique évidemment que partiellement.

En attendant que ce statu quo typiquement belge ne soit éventuellement bousculé par les vents de la libéralisation soufflant un peu partout ailleurs, nous sommes allés à la rencontre de plusieurs Belges concernés par le cannabis. Des usagers, mais aussi des personnes exposées malgré elles au phénomène, qu'ils soient flics, parents, profs ou directeurs d'école. La démarche ne vaut pas un sondage. Mais le résultat est, vous le verrez, parfois étonnant. 

Retrouvez le dossier complet dans le Moustique du 29 janvier 2014 en librairie.

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