L’Église peut-elle détecter ses pédophiles?

Un "screening" des futurs prêtres permettrait d'écarter les abuseurs potentiels, lance Mgr Léonard. Ça sent la fausse bonne idée…

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Lorsque Monseigneur Léonard prend la parole, il passe rarement inaperçu. Ce fut encore le cas lundi de la semaine dernière (19/9) lorsque, interviewé sur la chaîne flamande VTM, il a évoqué le "screening" psychologique des séminaristes afin de détecter les éventuels profils pédophiles. Un vocabulaire que l'on a plutôt l'habitude d'entendre dans la bouche des agents de la Sûreté de l'État. Homme de médias, l'archevêque était conscient, peut-on supposer, du retentissement de ses propos, immédiatement répercuté par les médias.

On peut cependant penser que cette annonce est un rien prématurée. "Ce screening, je ne sais pas quelle forme il pourrait prendre," déclare ainsi le chanoine Joël Rochette, recteur du séminaire de Namur, là que sont formés les candidats prêtres francophones. Pour le reste, il ne peut que confirmer la suite des propos tenus par Mgr Léonard à l'antenne: "Il y a des groupes de travail qui vont élaborer un code pour l'Église catholique mais les détails me sont inconnus".

L'exemple français

Ce fameux code de déontologie est attendu avant la fin de l'année. Il s'inspirera sans doute de l'exemple français, une habitude de nos évêques francophones. De l'autre côté de la frontière, on ne parle cependant pas de "screening" des candidats au séminaire mais de "recoupement des informations avec des sources extérieures". Comme les fichiers des ministères de la Justice et de la Jeunesse et des Sports.

Le père Luc Crépy, supérieur du séminaire d'Orléans, n'a pas l'air de vraiment croire en l'efficacité de ce profilage psychologique à l'entrée et mise plutôt sur la formation pour repérer d'éventuels (futurs) abuseurs: "L'observation de quelqu'un pendant les six ou sept ans de vie en communauté que sont les études donne des indications. Il y a également beaucoup de stages sur le terrain. Les gens sont désormais sensibilisés. S'il y avait un comportement suspect, on nous en parlerait. Bien sûr, une personne perverse peut passer entre les mailles du filet, mais je ne suis pas certain qu'un screening psychologique classique la détecterait." Le cursus même du séminariste s'est également ouvert à ce thème: "On y parle très tôt de pédophilie et de sexualité. Ce ne sont plus des sujets tabous et on encourage une parole libre et ouverte à ce propos".

Une approche également choisie par le séminaire de Namur depuis l'année dernière, comme l'explique son recteur: "Au niveau des cours proprement dits, pour les nouveaux séminaristes, il y a deux heures de psychologie qui abordent le thème de l'affectivité. Il y a un cours de morale sexuelle et familiale. Nos formateurs sont aussi là pour déceler des difficultés, des faiblesses de personnalités et ils se font régulièrement aider par des experts." Joël Rochette ne cache pas que des séminaristes ont déjà été arrêtés dans leur parcours parce qu'ils ne semblaient pas disposer d'un "équilibre affectif suffisant".

Profilage à l'américaine

Un profilage psychologique plus formel améliorerait-il cette détection? Le chanoine tient à rappeler que toute demande d'admission au séminaire n'est pas acceptée. "Nous avons un comité qui examine le profil humain, intellectuel et l'équilibre psychologique des candidats. Cet aspect sera encore accentué à l'avenir". Au point d'en arriver au système américain? Là-bas, les futurs séminaristes doivent se déclarer six mois à l'avance. Une période durant laquelle ils sont testés sur le plan psychologique mais aussi médical.

Aucune étude ne permet actuellement de prouver l'efficacité de ce système. Pour le psychiatre Paul Cosyns, les tests à l'entrée sont positifs, mais… "C'est très bien de faire un examen pour détecter des psychopathologies générales ou, simplement, si le candidat a les caractéristiques psychologiques pour devenir prêtre. Mais aucun screening ne peut assurer que quelqu'un ne va jamais voler, tricher ou dévier sexuellement."

Directeur d'un centre de traitement pour abuseurs sexuels, Paul Cosyns a déjà pu se pencher sur le cas de prêtres pédophiles et estime plus important d'assurer un suivi ou un soutien psychologique des prêtres. "Un prêtre en difficulté est fort isolé. D'autant plus qu'il est célibataire et n'a donc personne pour se confier ou être recadré. Il n'y a pas de contrôle social exercé par la famille ou les collègues comme pour les profs, par exemple".

Pédophilie tardive

Une position confortée par une étude scientifique américaine portant sur plus de 4.000 prêtres abuseurs, un très large échantillon. Il ressort de celle-ci qu'aucun de ces individus n'avait des antécédents pédophiles avant d'entrer au séminaire, et qu'aucun d'eux n'a choisi la prêtrise dans le but d'être en contact avec des enfants et de pouvoir donner libre cours à sa déviance. "C'est, en moyenne, onze ans après l'entrée en prêtrise qu'ont eu lieu les premiers faits, relève Paul Cosyns. C'est assez tardif… Les pédophiles non-prêtres commencent beaucoup plus tôt."

Par contre, plus de la moitié des abuseurs étaient connus des autorités religieuses pour différents autres problèmes comme l'alcoolisme. "Il y a des signaux qui ont été donnés. Cela laisse de l'espace à des actions de prévention." On devrait savoir dans les semaines qui viennent si l'Église belge ne s'est pas seulement contentée de mesures, certes spectaculaires, mais apparemment insuffisantes pour en finir avec un problème qui a durablement sali son image.

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