Le Zouk: punch créole

La misère serait moins pénible au soleil. Les musiques sucrées sont aussi une belle consolation. La preuve cette semaine par le zouk, cocktail tropical secoué à Paris.

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Au Touloulou, le sable crisse sous les pieds qui décollent à peine du sol. Ce sont les hanches qui font tout le travail dans ce minuscule dancing de bois et de pierre. Il a été dressé à même une plage de Marie-Galante et, logiquement, il porte le nom d'un petit crabe. En ce début d'année 81, la mode est encore à la biguine, mariage langoureux du rythme africain et de la polka européenne, à la cadence surtout (ou "kadans" dans son créole haïtien d'origine) et puis au zouk, un truc encore timide lancé par Kassav'. Le groupe, pas bien vieux, est constitué de Guadeloupéens établis à Paris. Dans quelques mois à la Bastille, la France fêtera son premier président socialiste de l'après-guerre… Un septennat plus tard, Kassav (entre-temps, l'apostrophe est tombée) soulève d'enthousiasme le Zénith et ses 6.000 personnes dont beaucoup ne sont pas des Antillais en exil. Exceptionnellement, le concert a lieu l'après-midi parce qu'à 20 h, on songera plutôt à applaudir la réélection de François Mitterrand. On est le 8 mai 1988 et le zouk est devenu le cocktail exotique le plus populaire d'avant la déferlante lambada.

Originellement, le zouk était un mot créole pour désigner l'endroit utilisé pour une fête ou la fête elle-même. En créant un genre musical, Kassav devait aussi inventer une danse chaloupée et offrir à la langue française un nouveau mot: "zouk", invitation à se remuer pour se mieux porter (Zouk la sé sèl médikaman nou ni, premier hit à traduire en "le zouk est notre seul médicament"). Tout ça face à l'Académie française, dans le quartier antillais des Halles. Jacob Desvarieux, un des deux fondateurs du groupe avec Pierre-Edouard Decimus, y fut musicien de studio, spécialisé en heavy metal! C'est peut-être ce grand écart qui leur permit d'envisager un métissage mêlant traditions ancestrales (les gwo ka et chouwal bwa, musiques percussives des carnavals de Guadeloupe et de Martinique) et succès contemporains (makossa africain, salsa latine, pop-rock occidental)… Pour finir de mettre tout le monde d'accord, Kassav', groupe fluctuant et multi-instruments, inclut sans attendre des collègues martiniquais et la frémissante Jocelyne Béroard.

Le filet est si large que bientôt personne n'y échappe. Comme la salsa devenue synonyme de musique latine, le zouk sert de bannière aux musiques d'outre-mer. Malavoi ressuscite le pré-zouk, l'ancêtre Expérience 7 connaît la gloire métropolitaine, Marijosé Alie popularise le zouk-love (Caresse moin). Philippe Lavil, le béké (descendant né aux îles des premiers colons), semble avoir raison depuis le début (Il tape sur des bambous) et fête ça avec Kolé Séré, de quoi troubler Gainsbarre qui débauche Joëlle Ursull, ex-Zouk Machine, pour terminer 2eà l'Eurovision 1990 (White & Black Blues). Mais déjà avec la décennie, s'achève l'âge d'or, sauf pour le "Docteur Porno", un Francky Vincent opportunément reconverti en "Zoukeur X" (Fruit de la passion c'est bon c'est bon). Bien sûr, Kassav' existe toujours, comme Le Grand Méchant Zouk (concert réunissant les grands noms du genre, au Zénith ce 4 octobre) et la France a de nouveau un président socialiste… Mais qui songerait à nier que ce n'est plus pareil?

3 indispensables

"Planète Zouk – le meilleur de la musique antillaise"  Kassav: "Best of 20eanniversaire"

Malavoi: "Live au Zénith"

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