Le témoin: « Mon fils s’est converti… Même pas peur »

Une nuit, une mère de famille découvre un rai de lumière sous la porte de la chambre de son fils aîné. Il est 5h21, c’est l’heure de la prière…

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Clara Sabinne a 50 ans, deux enfants, un bon job. Cette femme, issue de la bonne bourgeoisie catholique, a suivi un parcours classique: des études universitaires, un bon mariage, des enfants et… un bon divorce. Des difficultés, des épreuves… Comme beaucoup de femmes, elle fait face et s’en sort. Elle habite maintenant une maison quatre façades – salon décoré de bougies colorées, de livres, de coussins indiens et d’un bouddha thaïlandais – dans une banlieue résidentielle avec ses deux fils. Son métier de cadre lui permet de bien vivre et lui apporte une certaine flexibilité qui la rend disponible pour ses enfants. Tout roule, à nouveau, dans cette petite famille où les relations entre les époux séparés sont apaisées, où l’on réussit ses études, où l’on part en vacances, où l’on parle.

Pourtant, une nuit, Clara Sabinne fait un rêve qui la réveille en sursaut: le plafond de sa chambre s’écroule sur elle. La tête encore pleine de fantômes qui l’étouffent, elle se lève, rongée par une profonde angoisse. Elle découvre alors que son fils s’est levé pour effectuer la prière de l’aube, tourné vers La Mecque… De cette rencontre de son fils avec l'islam, il y a deux ans, cette femme vient de tirer un livre. Ou quand la peur sourde et incrédule fait peu à peu place à une certaine compréhension vigilante. Rencontre…

Cette fameuse nuit, ça a été un choc…

Clara Sabinne – Oui. C’était totalement inattendu. Ce qui est dingue, c’est ce rêve. Parce que ce rêve, je l’ai vraiment fait quelques minutes avant de surprendre mon fils en prière. C’est authentique. Entre le plafond qui s’écroule sur vous et le ciel qui vous tombe sur la tête, il n’y a qu’un pas…

A propos d’authenticité, vous ne vous appelez pas Clara Sabinne et nous ne sommes pas dans la banlieue de Liège comme vous l’affirmez dans votre livre…

C.S. – Oui, mais tout le reste est vrai. Même ma photo! Je ne voulais pas qu’on puisse trop facilement nous identifier.

Pourquoi ce relatif anonymat?

C.S. – Parce que ce qui compte, ce n’est ni moi, ni mon fils: ce sont les choses qui sont dites dans le livre. Et puis parce que je veux protéger mon fils. Et lui, ne veut pas être identifié comme "musulman". Parce qu’il est pudique et qu’il a, en partie, peur. Moi, j’essaie de le rassurer, lui dire qu’il a le droit de se convertir, qu’on est dans un pays libre. Mais je ne lui donne pas tort. Il a clairement identifié le fait que pour la plupart des gens, être musulman est très mal perçu. Ainsi, dans l’université qu’il fréquente, ses bons amis savent qu’il est musulman. Mais pas les autres. Et surtout pas les professeurs. D’après l’expérience des convertis plus âgés, cela n’améliore pas les cotes des examens. Etre converti ou se convertir à l'islam, ça appelle des images de barbus aux regards noirs, d’avions qui s’écrasent sur les tours, ou d’adolescents abusés qui serviront de chair à canon ou de bombe-suicide au Moyen-Orient…

Justement, que pense votre fils de ces jeunes musulmans, belges ou pas, qui partent se battre en Syrie?

C.S. – Il pense que ces jeunes ne partent pas pour des questions de religion mais en réponse à une vision idéalisée de la défense des populations civiles. Il pense que ce sont des jeunes mal influencés et que cela n’a rien à voir avec l’enseignement qu’on trouve dans les mosquées.

Vous envisagez le fait que votre fils puisse se radicaliser?

C.S. – Non. Et cette question montre à quel point notre société fait des amalgames. On parle des "jeunes qui partent se battre en Syrie". O.K., je sais, cela existe, il y en a. Mais on ne parle pas des jeunes – qui sont bien plus nombreux – qui partent faire de l’aide humanitaire dans les camps de réfugiés qui longent la frontière. On tronque les chiffres et on ne met l’accent que sur l’aspect guerrier. Voilà quelque chose qui me dérange.

Mais vous êtes certaine à 100 % qu’il ne pourrait pas prendre les armes?

C.S. – Mais à part les quelques centaines de jeunes déboussolés qui partent en Syrie, tous les musulmans vous diront que c’est hors de question, parce que cela n’est pas dicté par la religion. Or, mon fils suit la religion et pas les préceptes de combattants.

Vous expliquez dans votre livre avoir connu une très forte solidarité au sein de la communauté musulmane, expliquez-nous ça… 

C.S. – Je ne suis pas en train d’affirmer que les musulmans sont plus solidaires que les autres. Mais je peux vous dire qu’ils sont au moins aussi solidaires. Je crois que c’est une communauté qui répond à ses besoins et comme il y a beaucoup de besoins à remplir, beaucoup de gens se mobilisent. En matière d’école de devoirs, les cours d’alphabétisation des adultes, les cours de français, la distribution de repas… Les gens s’organisent. La solidarité est très vivace. On aurait peut-être des leçons à recevoir de ce côté-là…

Comment ça?

C.S. – Quand on parle des musulmans, on véhicule bien souvent des clichés négatifs: voleurs, terroristes, intolérants, moyenâgeux… Pour avoir plongé dans cette communauté – au départ pour vérifier que mon fils ne risquait rien – je peux vous dire qu'elle vaut bien plus que cela. Et que j’y ai vu un "engagement citoyen" très vif et une solidarité très active. Et ces choses-là, on n’en parle pas.

Quels conseils donneriez-vous aux parents d’un adolescent qui se convertirait à l’islam?

C.S. – Etre vigilant et garder le lien avec son enfant. Pourquoi vigilant? Parce que même si l’islam est une chouette religion, il y a une très petite minorité de gens qui se servent d’elle pour détourner des jeunes convertis vers d’autres objectifs. Et puis garder le lien avec son enfant, parce qu’un enfant rejeté ou mis à l’écart pour ce choix-là aura peut-être tendance à se tourner vers un refuge, un groupe, une personne dont les intentions ne sont pas pures. Parce qu’un enfant rejeté ou isolé attirera plus facilement ce genre de gens.

Comment va votre fils?

C.S. – Il va merveilleusement bien. Comme je l’explique dans mon livre, son entourage et moi aussi avons dû nous adapter, notamment parce qu’il ne boit plus d’alcool et parce qu’il ne tient pas à avoir de relations trop proches avec les filles. Mais très rapidement, les choses se sont normalisées. Mon fils est très serein, très calme, réfléchi, équilibré.

Vous a-t-il fait savoir qu’il souhaitait épouser une femme musulmane?

C.S. – Oui. Et ça, à la fois je le regrette et je le comprends. Parce que c’est se fermer sur une partie du monde, mais je peux aussi comprendre qu’il veuille partager sa foi avec sa compagne. Et concernant mes futurs petits-enfants, je veillerai à être là pour garantir une certaine ouverture!

Avez-vous des regrets dans l’éducation que vous lui avez prodiguée?

C.S. – Non. Enfin, oui, je regrette de lui avoir dit une chose. Stupidement, un jour, il devait avoir 15 ans, je lui ai lancé cette boutade: "J’espère que tu ne vas pas te convertir à l’islam!" Je regrette cette phrase parce j’aurais voulu l’accompagner dans son chemin. Ce chemin qu’il a fait jusqu’à Allah, il l’a fait tout seul, sans moi, en se cachant, isolé. Jusqu’à cette fameuse nuit, à 5h21 du matin…

 

MON FILS S’EST CONVERTI A L’ISLAM,Clara Sabinne, Editions La Boîte à Pandore, 138 p.

 

 

 

 

 

 

 

 

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