Le sexe à travers les âges: Amours antiques mais pas en toc

Pratiques, tabous, représentations… La sexualité à travers les âges, des grottes de Lascaux au porno 2.0. Deuxième épisode: l'Antiquité, avec sa civilisation de l'érotisme et ses mœurs fantasmées.

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En pleine polémique autour du mariage gay, décrié par les uns, invoqué par les autres, d’aucuns se tournent parfois vers les Grecs anciens, dont la réputation n’est plus à faire dès qu’on parle d’homosexualité. Détiendraient-ils le feu sacré de la tolérance sexuelle qui nous manque aujourd’hui? Et les Romains, s’adonnaient-ils vraiment à des orgies sexuelles dignes de DSK version Sofitel? À y regarder de plus près, les sociétés antiques avaient aussi leurs propres tabous et leurs propres codes. Éros et Cupidon, les dieux de l’amour grec et romain, ne pouvaient pas décocher leurs flèches n’importe où. Décryptage de la sexualité de nos anciens, pour ne pas se tromper de cible…

Pénétrer ou être pénétré

Tout est une question de langage. La plupart des historiens de l’Antiquité font remarquer que les mots "homosexuel" comme "hétérosexuel" d’ailleurs n’existaient pas à l’époque en Grèce. L’homosexualité telle que nous nous la représentons aujourd’hui (un désir partagé entre deux adultes consentants de même sexe) est une construction moderne. Dans les anciennes Athènes, Sparte ou Thèbes, le vrai critère de différenciation entre les individus, c’est le statut et non l’orientation sexuelle. Même chose chez les anciens Romains. Ce sont des sociétés profondément inégales. Il y a, d’un côté, les citoyens mâles qui possèdent le pouvoir et qui pénètrent. Et de l’autre, "ceux qui sont pénétrés, tous les autres qui ne possèdent pas le pouvoir – les femmes, les garçons, les esclaves", indique Géraldine Puccini-Delbey dans son livre La vie sexuelle dans la Rome antique (éd. Tallandier, 2007).

L’homosexualité antique est donc à observer d’une tout autre manière. Chez les Grecs anciens, elle est avant tout un rite de passage initiatique qui marque l’intégration des jeunes hommes à la société des adultes. On est homo pour devenir adulte en somme. Et appartenir à la cité des hommes. Voilà qui a de quoi nous surprendre. N’oublions pas qu’à cette époque, "l’âge légal du mariage est d’environ 12 ans pour une fille, 14 pour un garçon. L’espérance de vie est d’environ 25 ans", comme le rappelle Géraldine Puccini-Delbey.

La première fonction de l’homosexualité masculine chez les anciens Grecs est presque "pédagogique" comme l’a montré l’historien Bernard Sergent. Ainsi, lorsqu’on regarde de plus près l’iconographie antique comme les célèbres vases grecs, on comprend assez vite qui fait quoi dans le couple. Le partenaire actif (qu’on appelle "éraste") est le plus âgé (souvent il porte la barbe), tandis que les adolescents (les "éromènes") tiennent le rôle passif.

Au Ve siècle av. J.-C., cette "pédérastie" antique était même pratiquée par le philosophe Socrate, dont le jeune et bel amant Alcibiade attirait beaucoup d’érastes de familles prestigieuses. Cette fonction particulière de l’homosexualité antique ne pourrait plus être invoquée aujourd’hui. Elle serait même condamnée pour pédophilie. Alors qu’elle était la norme à une époque où l’homme de condition libre dominait toute la société. L’Antiquité, c’est un peu l’invention du machisme…

L’art d’aimer

Il n’empêche que nos anciens avaient des sentiments et que l’homosexualité antique n’était pas que rituelle. Elle était aussi érotique. Toute la statuaire antique en témoigne. Les plus belles fesses de marbre qui siègent aujourd’hui dans nos musées sont toujours celles des hommes. Pourquoi? Parce qu’à l’époque antique, "c’est une morale d’homme faite par et pour les hommes", affirmait le philosophe Michel Foucault dans sa célèbre Histoire de la sexualité.

L’idéal de la beauté en Grèce est avant tout masculin. Il célèbre la nudité de l’homme, qui est la seule à pouvoir s’exposer au stade, au gymnase ou aux thermes, des lieux exclusivement réservés à ces messieurs. On apprécie, comme le dit le poète Aristophane dans Les nuées, "la poitrine robuste, le teint vermeil, les épaules larges, le discours bref, la fesse rebondie et la verge menue". On comprend que les gros attirails ne sont pas valorisés dans la Grèce antique, mais plutôt signe de vulgarité. À l’agora comme aux banquets, ce sont les hommes qui se regardent et se désirent, dans une atmosphère de masculinité fortement érotique. Une sorte de paradis homo auquel même Zeus, le dieu des dieux, aurait cédé en étant séduit par le jeune Ganymède…

Les épouses et les autres

Et les femmes dans tout ça? Éros et Cupidon ne les épargnaient pas. Il faut imaginer que la plupart des histoires d’amour devaient avoir lieu entre les hommes et les femmes, même si ce sont les relations entre hommes qui étaient les plus valorisées. Il y avait deux catégories de femmes: les épouses (on y reviendra) et les autres – prostituées, danseuses ou musiciennes. Chez les anciens, la prostitution était totalement admise afin d’épargner les femmes mariées. À Rome, on se rencontrait publiquement: au forum, sous les portiques, au théâtre ou bien au lupanar – le mot vient de lupa, "louve", surnom des prostituées antiques (et mère de Romulus et Remus qui fondèrent la cité)… À Athènes, les maisons closes étaient légion et leurs propriétaires devaient s’acquitter d’une taxe, le "pornikon" (qui donne son nom à la "pornographie" actuelle).

Au VIe siècle avant notre ère, le législateur et poète athénien Solon fit même élever un temple à Aphrodite "Pandemos" (la déesse de l’amour commune à tous) avec le fruit du "pornikon". On a retrouvé de nombreux graffitis pornographiques dans les bordels et les latrines publiques de Pompéi. La pire insulte qu’on y trouvait: être traité d’homo passif! La prostitution était très présente dans cette cité, à tel point que le XIXe siècle en a fait un lupanar géant, tant les sculptures de phallus ornaient la ville. Aujourd’hui, on revoit à la baisse la présence de ces priapes, dieux de la fécondité au sexe perpétuellement dressé, qui permettaient aussi de conjurer le mauvais sort… Le sexe a du bon.

Dans la Grèce antique, à côté des putains des bordels, on croise aussi des courtisanes (qu’on appelle "hétaïres"). Elles vivent souvent à Athènes ou à Corinthe, et maîtrisent l’art d’aimer ou de briller en société. Comme Aspasie de Milet, la maîtresse du stratège Périclès, qui tient salon à Athènes et s’entretient même avec Socrate. Mais cette apparente liberté sexuelle ne doit pas cacher la réalité du statut des femmes pendant l’Antiquité, que résume ainsi l’orateur Apollodore: "Les courtisanes, nous les avons pour le plaisir; les concubines, pour les soins de tous les jours; les épouses, pour avoir une descendance légitime et une gardienne fidèle du foyer"… On est loin des mœurs débridées affichées dans le péplum érotico-historique de la série télé Rome.

Article complet dans le Moustique du 10 juillet.

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