Le procès de Nabilla

La starlette est-elle une victime de la société du spectacle? D'un compagnon violent? Ou est-il encore permis de penser qu'on peut être siliconée, stupide et coupable à la fois?

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La télé est fâchée avec la réalité. La justice tranchera bientôt sur le cas de Nabilla Benattia, soupçonnée d'avoir poignardé son compagnon Thomas Vergara la nuit du 7 novembre dernier, inculpée pour tentative d'homicide volontaire, et qui risque 5 à 7 ans de prison. Mais les lumières trop crues de l'instruction judiciaire ont déjà rendu un premier verdict: la bimbo ne supporte que l'éclairage artificiel. Sur les clichés non posés diffusés quelques heures avant sa garde à vue, les lèvres bouffies par l'archarnement de collagène, les pommettes hypertrophiées révèlent grossièrement leurs origines factices. On notera à la décharge de la Betty Boop franco-suisse, en constant remodelage plastique depuis l'âge de quinze ans, qu'elle n'a elle-même jamais prétendu à autre chose: "Mon corps d'origine ne correspondait pas à ma personnalité. Je n’avais pas grand-chose à revendiquer, contrairement à mes copines".

L'affaire Nabilla a fait la une d'absolument tous les médias francophones, où elle a allégrement sauté la commémoration de la chute du mur de Berlin dans la hiérarchie des priorités journalistiques. Consécration ultime, elle a traversé l'Atlantique. En Amérique, son histoire est sous-titrée "L'ascension et la chute de la Kim Kardashian française". Alors que le village people global bruisse de ses expoits, c'est donc désormais le monde entier qui est sommé de se prononcer: Nabilla est-elle la énième victime de cette machine à broyer qu'est devenue la société du spectacle? Ou est-il encore permis de penser qu'on peut tout simplement être à la fois siliconée, stupide et seule coupable?

Bronzage parfait, marques de soutien

Honneur à la défense. Michaël Bizet, son manager, parle d'une "petite prin­cesse",qu'on aurait mieux fait de placer "dans une maison de repos plutôt qu’en prison". Ses avocats, eux, plaideront l'argument plus recevable de la légitime défense, déjà étayé par les nombreuses interventions de ses proches en ce sens. Jusqu'au coup d'opinel presque fatal porté à Thomas Vergara, le couple star de la télé-réalité alternait scènes de ménage dantesques et réconciliations publiques sur les médias sociaux. Dans le monde du papier glacé, où "violence conjugale" se prononce "passion dévorante", on n'y a rien vu de trop répréhensible. Mais Livia, la grand-mère de Nabilla, confessait récemment avoir déjà constaté la présence de bleus sur le corps de la poulette aux œufs d'or: "J’en ai vu sur le corps, les cuisses. Jamais sur le visage. Le visage, il n’a jamais osé y toucher".

Mais on peut tenter de défendre Nabilla sur un plan, osons le mot, plus "sociétal". Depuis leur lancement, en 1997, les émissions de télé-réalité auraient causé pas moins de 18 suicides dans le monde. L'animateur Patrick Sébastien, qui avait en son temps qualifié le mode de vie de Nabilla de "branche voisine de la prostitution" éprouve ainsi aujourd'hui de la compassion pour la Cosette à paillettes. "Les seuls que l'on n'entendra pas, ce sont les producteurs, dans l'ombre, sans scrupule et conscients, quand ils envoient ces mômes à l'abattoir, que, de toute façon, ils se foutent de savoir totalement ce qui va se passer derrière pour eux. On le sait, tout le monde le sait, que ces gamins sont plus des victimes que des coupables."

Dans le même ordre d'idées, Jean-Claude Elfassi, paparazzi et ami de Nabilla, a, lui, publié sur son blog des messages téléphoniques attestant de l'état de lassitude de la starlette, écrasée par la pression de ses fans et attaquée régulièrement sur les couvertures du magazine people Oops. Une véritable tragédie grecque, écrite en langage SMS. Attention spoiler, c'est la langue française qui meurt à la fin: "Tu pence qu'il von arreter? Ou il veulent ma mort sur la conscience? / Je leur ai jamai rien fait de mal tu immagine? / Jennai marre de tt sa, de tt cette engoument / C trop tar mon immage est sali".

Nabilla ne sera pas jugée par un jury populaire. Mais l'expérience aurait certainement été enrichissante. Sur Twitter, les hashtags #FreeNabilla ou #GreveDeLaFaimPourNabilla se sont imposés immédiatement parmi les plus utilisés en France. Sauf qu'il est difficile d'y voir une quelconque valeur de sondage. Dans le flot de messages postés, pour la plupart rédigés en sabir nabillien, en signe manifeste de solidarité ("Des violeurs repartent avec du surci et elle est en prison!" / "Poignarder quelqu'un sa peut arrivé"), il est rigoureusement impossible de distinguer le fake moqueur du cri du cœur authentique.

La poupée qui fait con

Tant qu'à se baser sur des experts autorisés, le magazine Closer a, lui, contacté Loana, première star et première victime de la téléréalité française, qui n'existe plus qu'à travers le récit de ses déboires post-célébrité. Au contraire de beaucoup de ses confrères, elle coupe court à tout réflexe corporatiste: "Elle est plutôt victime de son tempérament. Comme moi, je possédais mon extrême fragilité avant Loft Story. La pression existe, mais on peut la gérer si on le veut vraiment. Ces candidats font des émissions en espérant devenir célèbres et en sachant à peu près ce qu'elles pourront en tirer".

Le tempérament, elle l'avait déjà. En témoigne son casier judiciaire, défloré à 17 ans, pour une affaire de comptes bancaires ouverts avec des passeports volés qui lui valut un mois de prison ferme. Ou cet épisode violent, en mai dernier, au cours duquel elle est interpellée par les forces de l'ordre pour avoir craché sur un guichetier de la SNCF.

La célébrité dont elle rêvait, en revanche, il s'en est fallu d'un cheveu (propre) pour que Nabilla n'y accède jamais. Au cours d'un épisode de la saison 5 des Anges de la téléréalité, en 2013, s'étonnant que deux coparticipantes n'aient pas emporté de shampoing avec elles, elle mime un téléphone avec sa main et lâche: "Allô! Non, mais allô quoi! T'es une fille, t'as pas d'shampooing?" Imparable, immédiat, cultissime, et peut-être bien génial… La chance d'une vie de Barbie.

A partir de là, la poupée devient multidimensionnelle: produit marketing assumé et femme d'affaires avisée, d'abord, entre sa ligne de vêtements et son contrat de chroniqueuse dans Touche pas à mon poste. Phénomène de société, ensuite. Quand un titre aussi prestigieux que Le Figaro titre "Nabilla avait-elle une culotte?", les uns y voient un véritable enjeu de civilisation. Les autres saluent en Nabilla l'émergence d'un vecteur d'identification pour des ados de la France d'en bas sinon peu représentés dans les médias. A moins que Nabilla soit surtout une idiote utile, alors que le bashing devient l'une des formes d'expression majeure du temps présent. En mars 2013, pour le magazine français Le Point, le sociologue François Jost parlait ainsi de "banalisation du banal" et décrivait la tendance marquée au "foutage de gueule décomplexé", ce néo-sadisme rassurant qui se nourrit de la certitude que quelque part sur la Toile, "il y a toujours plus con que soi". Nabilla, qui évoque "la guerre mondiale de 78" ou classe Mozart dans la catégorie des peintres, ferait donc surtout un "excellent bouc émissaire collectif".

Sur le site d'infos en ligne Atlantico, le blogueur Hugues Serraf s'étonne d'ailleurs de la similarité entre les affaires Cantat et Nabilla. Ou, surtout, de la différence de réactions qu'elles suscitent. "Le traitement médiatique qui leur est réservé est particulièrement contrasté. Fait divers bouffon sur lequel il est admissible d'ironiser dans un cas, authentique tragédie forçant l'introspection dans l'autre…" Et, perfide, de conclure que Nabilla ne bénéficiera jamais de l'aura de "romantisme passionnel noir désirien" qui auréole encore Bertrand Cantat. Mais elle, au moins, après son geste, a appelé les secours. Allô, quoi.

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