Le paradoxe Delahousse

Son interview ratée de Sarkozy a écorné l'image du présentateur du 20 heures. Heureusement qu'il y a Un jour, un destin. Et si Laurent Delahousse arrêtait les grands écarts?

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Il y a de ces télescopages médiatiques ravageurs. Laurent Delahousse, présentateur multicarte de France 2, vient d'en vivre un particulièrement saisissant. Le dimanche 21, au 20 heures, lui revenait le "privilège" d'interviewer l'ex-président Nicolas Sarkozy pour son retour conquérant sur la scène politique française. Le surlendemain, à 20h45, on retrouvait le même Delahousse face à Brigitte Bardot pour une interview en prolongement d'un numéro spécial Un jour, un destin autour des 80 ans de la star. Deux interviews exclusives, deux moments de télévision. Le premier a tourné au fiasco, le second à l'excellent portrait intimiste de B.B. Tel est tout le paradoxe du journaliste porté par une aile ascensionnelle sur France 2 depuis 2006 et ses premières prestations au Journal en joker de David Pujadas.

Mais il y a une dizaine de jours, les deux activités qu'il a patiemment construites en parallèle, celle du pilier de journal télévisé et celle de (ra)conteur empathique de destins exceptionnels, se sont frottées, heurtées, créant un point de torsion de l'image du journaliste à la double casquette. Son interview de Nicolas Sarkozy a ni plus ni moins été qualifiée de "désastre journalistique". Car interviewer Nicolas Sarkozy, gonflé à bloc par sa nouvelle (?) ambition à reconquérir le pouvoir, c'est autre chose que de confesser B.B., ou d'autres simples chanteurs, acteurs ou politiques à son journal.

Un jour, un crétin

Devant 8,5 millions de Français, Delahousse a été bouffé tout cru par un Sarkozy cinglant et presque déçu de la mollesse d'une interview enquillant des questions trop ouvertes, une formulation à la Un jour, un destin. Et Sarkozy, trop content de pouvoir détourner à l'aise ses 45 minutes d'antenne, poussera la cruauté jusqu'à souligner l'imprécision des questions qui lui sont posées voire leur inanité en éructant: "Pour me poser une telle question, croyez-vous que je n'ai que deux neurones?" Et le téléspectateur de comprendre que la pauvreté des neurones est peut-être à chercher plutôt dans la tête de l'intervieweur… Ravalant Delahousse à l'indécollable cliché qu'il ne cesse de tenter de faire oublier lorsqu'il "est" titulaire des 13 et 20 heures des week-ends, celui du "blond" de service, du "Ken de l'info"…

Ce qu'il est loin d'être effectivement. Car derrière "le présentateur le plus savamment décoiffé du PAF" comme on le raille, il y a un vrai journaliste. Bien que détenteur d'une maîtrise du droit des affaires et du travail, sa vocation journalistique lui est venue, entre autres, de son admiration pour le film Les hommes du président d'Alan J. Pakula avec Dustin Hoffman et Robert Redford. On imagine bien auquel il s'identifie. C'est "un énorme bosseur, perfectionniste, hyperactif", insiste son entourage professionnel. Delahousse est aussi décrit comme un collègue parfait dont les leitmotive journalistiques sont: "rigueur, sens et pédagogie". C'est aussi lui qui incarne le mieux le tournant moderne pris par les journaux de la chaîne, plus dynamiques, mieux scindés, avec relance d'un sommaire à mi-journal… Le modèle a largement été repris par d'autres JT depuis. C'est lui aussi qui a initié le 13 heures prolongé le week-end par une belle proposition magazine à 13h15… le samedi, et le dimanche.

Pourtant, toujours ressurgit ce "délit de belle gueule", cruellement instrumentalisé le 7 octobre 2012 quand Fabrice Luchini invité en direct au 20 heures lui lâche, vachard: "Le sexe, c'est la base de tout, et vous, vous provoquez ça, Monsieur Delahousse, chez les femmes et chez les hommes (…) Vous êtes un événement, monsieur Delahousse. Pujadas, dans un côté plus minimaliste – et pas qu'à cause de la taille -, lui, le fait sobre. Mais vous c'est autre chose, vous avez donné un ton… C'est pour ça que TF1 cherche à vous recruter… Restez sur cette chaîne publique".

Armes de séduction massive

Le problème de Laurent Delahousse est que même si en info pure, il tente de brider ses tics de séduction, le naturel revient vite au galop. D'autant que pour Un jour, un destin, l'effet "good looking boy" est au contraire cultivé. C'est d'ailleurs en jouant pleinement de son charme, d'attentions, d'empathie, de contacts et de courriers touchants pendant six mois à la star Bardot que celle-ci a finalement craqué et accepté de le recevoir dans son refuge de "La Garrigue" au-dessus de "La Madrague" sur les hauteurs de Saint-Tropez. Pourtant, elle s'était promis en 2008 de ne jamais rien lui accorder suite à un documentaire qui lui avait fortement déplu.

Delahousse sait donc convaincre et séduire, donnant un échantillon de cet art avec la star, lui décochant ses sourires enjôleurs, lui susurrant ses questions (gracieuses dans la forme mais parfois polémiques sur le fond) et des compliments. Pour obtenir au final une belle et touchante interview. B.B. consentira même à assouplir les conditions de prises de vue. Par haine des objectifs qui l'ont poursuivie toute sa vie et sans doute par coquetterie de dame âgée, elle avait en effet exigé au départ de n'être filmée que de profil. A trois reprises, des plans de coupe la montreront de face. Expert en qualité d'approche et d'écoute, la magie Delahousse a opéré. 4,8 millions de Français et 320.000 Belges ont savouré.

Et c'est dans cet exercice-là que le journaliste de 45 ans se sent vraiment le mieux. "J'adore aller au plus près des gens qui font l'actu, faire de l'immersion humaine." Etre dans le contact, préférer l'émotion à la raison. "Je lutte contre la tentative journalistique de tout décoder", assure-t-il.

Alors, heureux Delahousse en équilibre (précaire?), un pied dans l'info quotidienne surexposée, un pied dans le magazine biopic à valeur ajoutée? La mésaventure Sarkozy a amplifié la question, déclenché un vent de critiques sur les réseaux sociaux, chez les partisans d'un journalisme pur et dur, dans la sphère politique française et même à la rédaction de France 2. Le journaliste a la capacité de faire le gros dos. Car il est aussi protégé par une vraie popularité qui le hissait en janvier à la première place des personnalités de télé préférées des Français devant Bixente Lizarazu et Antoine de Caunes. Et son filon Un jour, un destin,dont il est le présentateur-narrateur (et ex-producteur), ne devrait pas se tarir de sitôt. Des variations sont dans les tiroirs de la société Magnéto Presse du réalisateur de l'émission Serge Khalfon, tels Un jour, une famille ou Un jour, une histoire. Pour sa part, Delahousse fourmille d'idées. Tant en documentaire qu'en fiction (séries ou téléfilms inspirés de faits réels), pour "avoir une perspective de ne pas être enfermé dans quelque chose", glissait-il en décembre dernier, "et préparer l'avenir, pour pouvoir se dire qu'on n'est pas extrêmement et toujours lié au journal. Un exercice passionnant mais contraignant que j'ai pensé arrêter à plusieurs reprises".

Ah oui, cuisinier émérite, il adorerait aussi publier un livre de recettes… En ces temps où les casseroles volent bas pour lui, est-ce bien raisonnable? Qu'il réserve ses recettes de petits plats à ses deux filles et à sa nouvelle compagne, l'actrice Alice Taglioni.

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