Le Havre

Aki Kaurismäki prouve avec génie que le quotidien tragique des immigrés clandestins peut prêter à sourire. Si, si!

177453

Un film de Kaurismäki (Les lumières du faubourg, L’homme sans passé, grand prix à Cannes), c’est une petite musique particulière. Comme une litanie décalée. Un regard presque enfantin posé sur le monde tel qu’il ne va pas, qui agit comme une respiration à laquelle on n’est pas habitué dans nos vies pressées et follement angoissantes.

Mais au fond, si on fait l’effort de regarder de plus près cet univers curieux où les acteurs semblent jouer de travers, balançant leurs dialogues sur un mode étonnant (proche du langage naïf et pas contrôlé de l’enfant), ce sont des terres cinématographiques éminemment poétiques qui s’ouvrent à nous. Alors, comme dit la chanson de Brassens: "Il suffit de passer le pont, courons guillerets, guillerettes" dans ce monde parallèle, havre de paix où même l’horreur la plus crue fait sourire. Et ce, par l’enchantement du regard de Kaurismäki et d’une poésie jaillissant en gerbes de décors a priori sombres et tristes.

Comme ce Havre où le réalisateur plante son joli conte social, ville portuaire tristounette aux yeux de ceux qui ne savent pas voir. Et qui, par la magie de son surréalisme burlesque hérité de Tati, devient d’un coup, d’un seul une oasis de beauté où des trognes de bistrots asticotent la langue française de leur régionalisme fleuri.

Où deux chaises et une table sont le décor minimaliste d’une belle histoire d’amour chahutée par la maladie. Où un ancien écrivain un peu barré s’est reconverti en cireur de chaussures pour vivre plus proche de ses contemporains. Et où, enfin, des personnages lunaires redécouvrent le bonheur simple de la solidarité grâce à un drôle de cadeau tombé du ciel: un jeune immigré nigérian poursuivi par toutes les polices des environs, que le vieux cireur de chaussures (impeccable Wilms) va prendre sous son aile.

Mais ne croyez pas que le Finlandais enrobe pour autant son histoire dans la guimauve. Le conte est bon. Mais le conte est dur. C’est de l’immigration clandestine et de son lot de souffrances morales, psychologiques et sociales que Kaurismäki nous parle.

Mais à l’aune de son humour grinçant, trempé dans un bel hommage au réalisme poétique façon Carné et Prévert, cette question épineuse de l’immigration devient la plus belle et la plus drôle des aventures de Noël. Un film d’auteur (de hauteur) pour toute la famille, qui vous regonfle à bloc pour affronter l’année à venir. On dit merci.

Voir les salles où ce film est à l’affiche

Le Havre
Réalisé par Aki Kaurismäki (2011). Avec André Wilms, Jean-Pierre Darroussin, Kati Outinen – 93′.

Sur le même sujet
Plus d'actualité