Le Grand Soir

Avant le tournage du Grand soir, le dernier Delépine-Kervern, il a failli encastrer Poelvoorde. Ensemble, ils ont fini par foutre le bordel au dernier festival de Cannes. Albert Dupontel, ou l'histoire d'un angoissé qui ne sait pas calculer...

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Les Grolandais Gustave de Kervern et Benoît Delépine font un bien fou au cinéma français trop souvent engoncé dans la tradition. Après Aaltra, Louise Michel et Mammuth, les voici donc de retour avec Le grand soir, film foutraque et bordélique qui a reçu le prix spécial du jury de la section Un certain regard au dernier festival de Cannes. Voyez un peu le tableau familial: Poelvoorde, en "plus vieux punk à chien de France" qui entretient son foie et sa vieille crête à la mauvaise bière, est le frère de Dupontel, un vendeur de matelas surexcité et en plein burn-out. Ils sont les fils de Brigitte Fontaine, mère désaxée qui dirige une pataterie toujours vide dans un zoning commercial de banlieue. L’enfer n’est pas bien loin.

"C’est la crise et certains ne sont pas faits pour y survivre." C’est pourquoi les deux frères vont fomenter un "grand soir" dans la zone commerciale pour retrouver le sens de la liberté. Une petite révolution pour tenter de changer les valeurs ambiantes, d’éloigner le peuple de l’asservissement au travail et de l’achat compulsif censé nous rendre heureux. Leurs armes: de la bière et des boutades de gosses ("Ta maison, elle n’est pas à toi, elle est à la banque" ou "Mon frère, il travaille jusque des 7 heures par jour, il se sacrifie…"). Ils n’iront bien sûr pas bien loin…

Et si quelques scènes sont merveilleusement inspirées (Dupontel se battant avec un arbre, Poelvoorde se baignant nu dans une fontaine publique), on attend pourtant le grand soir côté cinéma. Et l’on regrette que les Grolandais n’aient pas été un peu plus loin dans leur propos qu’un doigt tendu. Les acteurs, quant à eux, sont parfaits. Poelvoorde bien sûr. Mais aussi Albert Dupontel, acteur plus rare dans les médias, mais que nous avons rencontré.

C’était votre premier tournage avec Benoît Poelvoorde?
Oui et le dernier (rire). C’est possible pour moi sur un film comme celui-ci, où je me plie à la volonté de deux réalisateurs que j’estime vraiment. Mais je n’aurais jamais fait une connerie de film que Benoît accepte parfois de faire. Résultat, on n’aurait jamais été copains. Kervern et Delépine étaient les seuls capables de nous accueillir tous les deux. Ces mecs font un bien fou à Poelvoorde. Ils ont réussi à raviver en lui la flamme de C’est arrivé près de chez vous ou des Convoyeurs attendent.

Il paraît que la première rencontre avec Benoît s’est assez mal passée…
Oui. J’ai fait une grosse connerie: je suis arrivé à jeun. Et forcément, je me suis senti un peu isolé et marginalisé. Et j’ai dit à Kervern et Delépine qu’il était hors de question que je passe un mois entier avec ce type s’il se comportait comme ça. Un mois plus tard, j’ai relu le scénario que j’aimais beaucoup et je les ai rappelés pour dire que j’avais changé d’avis. Une fois qu’on s’est mis au boulot, tout a roulé. Le tournage était même presque sobre, avec des fêtes presque dignes.

Qu’avez-vous trouvé dans le cinéma de Kervern et Delépine?
La sincérité. Tout le monde dit qu’ils sont rebelles, c’est faux. Ce sont avant tout des gens sincères. Moi, c’est la même chose, je fais les choses avec mon cœur et mes tripes, sans calculer. Il m’est arrivé d’hypothéquer ma baraque pour faire un film (il a notamment réalisé Bernie, Le créateur, Le vilain). La plupart des cinéastes veulent le succès, la réussite, ils veulent monter l’Himalaya en ascenseur. Kervern et Delépine, ils préfèrent y aller lentement, en mettant simplement un pied devant l’autre. Et je me retrouve dans ça.

Et comment vous sentez-vous alors dans le cinéma français, aujourd’hui dominé par de grosses productions taillées pour faire du fric?
C’est la défaite de 68. Il n’y a plus que le résultat qui compte. Aujourd’hui, le mec qui vend 14 millions de tonnes de papier cul par jour, c’est un héros. Mais ce mec, il ne fait jamais que vendre du PQ. Moi, mes héros sont les gens qui souffrent, qui se mettent dans tous leurs états pour trouver une bonne idée, qui doutent, qui appellent à trois heures du matin pour avouer à leurs potes qu’ils n’y arrivent pas. Ce sont ces gens-là que j’aime. Parce que je connais ces angoisses. Moi, si je veux moins m’angoisser, il suffit que je ne fasse plus de mise en scène. Je n’ai qu’à faire des films avec Poelvoorde. Dans deux ans, je suis riche et on s’évanouit sur mon passage. Mais ce n’est pas ce que je veux.

On peut parler du sujet du film: l’exclusion, la crise, le fait qu’aujourd’hui, il n’y a plus personne pour gueuler…
Attention, le film ne sert pas à dire que le monde va mal. Pour ça, il y a un mec avec une belle cravate qui est payé une fortune pour nous le dire tous les soirs à 20 heures. Et c’est inintéressant parce que tu ne peux rien y faire. C’est ça l’information: un truc auquel tu ne peux pas répondre et qui est fait pour augmenter ta dépression et ta sinistrose. Kervern et Delépine, ils disent plutôt: "O.K., c’est acquis, le monde va mal. Mais on va essayer d’en rire…"

Vous avez une belle anecdote de tournage?
Oui. Un soir, nous étions invités dans un restaurant cinq étoiles. On arrive, sur le parking, il n’y avait pratiquement que des Porsche et des Jaguar. Et devant nous, près du restaurant, une magnifique église troglodyte. Là, dans un espoir pédagogique désespéré et avec une force de caractère insensée, je dis à Poelvoorde: "Regarde, c’est une église troglodyte, il n’y en a que deux en Europe". Et là, il me dit: "J’ai la même". En fait, il ne regardait pas du tout l’église, il était planté comme un con devant une Porsche. Et il ajoute: "J’ai la même, sauf que moi j’ai les ABS et là c’est platine". En fait, il assume tout ça. Pire, il s’en glorifie. Il pourrait raconter ça dans une classe d’enfants, leur dire: "Y a pas de malaise, les gosses, préférez les Porsche aux églises…". C’est ça, la force de Benoît: il s’en fout, il n’a aucun amour-propre, il n’a qu’un compte en banque (rire gras). Ce mec est l’idole de mon fils et c’est bien pour ça qu’il a triplé sa quatrième.

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