Le flash-back – Touchez pas à nos potes

En 1983, en France, une marche gigantesque donnait naissance au mouvement SOS Racisme. Aujourd'hui, un film revient sur cet événement. Durant ces trente années, comment la Belgique a-t-elle vécu, elle, avec "ses" immigrés? Un Bruxellois d'origine marocaine témoigne.

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Notre témoin: Mohamed Daïf

Actuellement sénateur PS et député au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, cet ingénieur industriel de formation a aussi été échevin de Molenbeek

L'automne 1983, en France. Quelque part à mi-chemin entre la fin de la guerre d'Algérie et le succès de la France "black-blanc-beur" au Mondial de 98. A Dreux, le Front National de Jean-Marie Le Pen, jusque-là trublion marginal sur la scène politique française, enregistre son premier succès électoral. Avec la complicité de la droite de Jacques Chirac. La France a peur. L'été précédent, elle a assisté en direct à la télé aux émeutes du quartier des Minguettes, dans la banlieue lyonnaise.  

Ces mêmes télévisions ne sont pas présentes, le 15 octobre, à Marseille, pour assister au départ de la Marche pour l'égalité et contre le racisme. On peut les comprendre, elle ne rassemble que 17 personnes, enfants d'immigrés ou militants antiracistes. Mais au fil du parcours, le cortège s'étoffe. A Grenoble, quinze jours plus tard, ils sont déjà plus de 3.000. Partis de gauche et associations militantes battent le rappel. À son arrivée à Paris, le 3 décembre, la "Marche des beurs", comme la surnomment désormais les médias, s'est muée en défilé de plus de 100.000 personnes. L'année suivante, une seconde marche est organisée. Elle mobilise un peu moins de fidèles, mais elle est cette fois beaucoup plus médiatisée. Notamment grâce aux petites mains jaunes distribuées par la toute nouvelle association SOS Racisme. On peut y lire "Touche pas à mon pote"… A défaut d'avoir remporté la guerre, l'antiracisme gagne en visibilité. Et s'ancre durablement dans le paysage institutionnel français.

Dans le film La marche, avec Jamel Debbouze, Nabil Ben Yadir, réalisateur des très appréciés Barons en 2009, est revenu sur cette page marquante de l'antiracisme en Europe. Un Belge pour parler d'un pan de l'histoire récente de France? L'initiative n'est pas si incongrue. Durant les trente années qui nous séparent de la Marche des beurs, la Belgique, comme la France, a dû se résoudre à regarder "ses" étrangers en face. C'est-à-dire autrement qu'en tant que main-d'œuvre ou nuisance sociale potentielle. Elle leur a aussi reconnu des droits, s'est posé les mêmes questions quant aux "échecs" réels ou supposés de l'intégration, a vu l'extrême droite atteindre des scores inquiétants ou s'est à l'occasion laissé aveugler par un certain angélisme de gauche… Chez nous, Mohamed Daïf, 57 ans, est un témoin de cette époque. Venu du Maroc, il a passé quarante ans à Bruxelles. Soit plus que nombre de "Belges de souche". Belge, il l'est d'ailleurs depuis 1986. C'est le profil type de l'"Arabe en cravate", celui qui a réussi. Et pourtant…

Vous êtes né en 1956 au Maroc. En 1999, vous êtes devenu sénateur belge. Entre les deux, quel fut votre parcours?

Mohamed Daïf – En 1974, à l'âge de 18 ans, j'ai quitté le Maroc avec toute ma famille pour rejoindre mon père, qui s'était installé en Belgique, à Bruxelles, un an auparavant. En 1982, j'ai obtenu mon diplôme d'ingénieur industriel, à l'ISIB. A l'époque, j'étais déjà très impliqué dans l'associatif bruxellois et je militais au sein de plusieurs mouvements de gauche, notamment pour l'intégration des étrangers. Comme je ne trouvais pas de travail, je suis retourné au Maroc, où j'ai enseigné pendant deux ans. Quand je suis revenu en Belgique en 1986, j'ai obtenu la nationalité belge. J'ai alors fondé ma propre société de taxis, pour laquelle j'ai travaillé comme chauffeur jusqu'en 1990, lorsque je suis entré à la Communauté française en tant qu'enseignant. En parallèle, je militais toujours. En 1994, Philippe Moureaux m'a proposé d'intégrer le parti socialiste. J'ai accepté et un an plus tard, aux élections régionales de 1995, j'ai obtenu 1.311 voix! Tout s'est alors enchaîné: j'ai tout arrêté pour me consacrer à la politique.

Beaucoup de "Belges issus de la diversité" citent des exemples très concrets de racisme dont ils ont été victimes, surtout quand ils étaient jeunes. Avez-vous connu des anecdotes similaires à raconter?

M.D. – Plein! A l'ISIB, des profs – des profs! – faisaient sans arrêt des blagues sur les Arabes et les Noirs devant toute la classe. Je me suis déjà fait plaquer contre le mur et fouiller assez brutalement par la police alors que je marchais simplement le soir dans la rue pour aller boire un verre avec des amis. Et ce n'est pas arrivé qu'une seule fois! A l'époque, on refusait de me servir dans de nombreux cafés de Bruxelles. Pour le logement, c'était la même chose: on me disait ouvertement qu'on ne me louerait pas d'appartement sous prétexte que j'étais étranger. Lorsque j'étais chauffeur de taxi, plusieurs clients ont refusé de monter parce que j'étais arabe. On a aussi tenté plusieurs fois de m'agresser, peut-être pour cette même raison. Moi, j'ai choisi de riposter par la lutte politique.

Cela ne se produit plus aujourd'hui?

M.D. – Plus tellement, pour la simple raison que je ne fréquente plus les mêmes endroits. Je ne sors plus beaucoup, sauf dans le cadre de mon travail.

Et vos enfants, qui ont entre 25 et 10 ans? Rencontrent-ils les mêmes difficultés que vous à l'époque?

M.D. – Non, parce que la situation a beaucoup évolué, heureusement. Mes enfants ne se sont jamais fait recaler à l'entrée d'une boîte de nuit, par exemple. Mais ils me racontent qu'ils subissent parfois des injures, notamment de la part de policiers lors de contrôles routiniers d'identité. Et il y a bien sûr encore des histoires: le fils d'une de mes collègues s'est fait tabasser à cause de ses origines. Je me souviens aussi que lorsque j'ai voulu inscrire mon fils dans un établissement bien coté de l'enseignement officiel de Bruxelles, je suis allé sur place et on m'a dit qu'il n'y avait plus de place pour lui. Je n'avais bien entendu pas dit que j'étais parlementaire. Comme cette réponse m'a beaucoup étonné, j'ai passé le soir même quelques coups de fil à plusieurs de mes contacts. Le lendemain, ce lycée m'appelait pour m'annoncer qu'il y avait encore une place pour mon fils et une pour l'un de ses amis. Tout ça parce que, grâce à mon travail, je savais taper là où il fallait. Si on s'en était tenu à mon physique et à mon nom, mon fils n'aurait jamais intégré cette école. 

Qu'en est-il de la discrimination à l'embauche?

M.D. – C'est sans doute là que le racisme est encore le plus visible actuellement. A nouveau, ce n'est pas comme à l'époque, lorsque je ne trouvais pas de travail alors que des grandes boîtes venaient chercher mes camarades pendant leurs études. Mais cela demeure toujours l'exemple le plus flagrant que nous ne sommes pas tous égaux en Belgique. Aujourd'hui, à presque 57 ans et après avoir passé pas loin de 40 ans en Belgique, je dois encore en faire plus que les autres pour obtenir la même reconnaissance.

Même en tant que parlementaire?

M.D. – Oui. C'est la réalité, quelle que soit la fonction que l'on occupe. Pour être reconnu, on doit faire 16 quand les autres font 12. Nous n'avons jamais droit à l'erreur, on nous attend toujours au tournant. Lorsque j'étais échevin, j'étais doublement surveillé: par la société et par mes collègues. Au moment de ma prise de fonction, le bourgmestre Philippe Moureaux disait lui-même publiquement qu'il ne pensait pas que j'allais réussir. Mes collègues étaient surpris de me voir arriver à l'heure ou de constater que je connaissais mes dossiers. A Molenbeek, je me suis forgé une réputation de travailleur, car c'était le seul moyen de me faire respecter. A tous les niveaux de pouvoir où j'ai exercé, j'ai vu des gens arriver aux réunions sans aucune préparation, et cela passait inaperçu. Moi, on me serait rentré dedans pour beaucoup moins que ça. J'essaie d'apprendre à mes enfants à ne jamais se trouver d'excuse, pour ne pas qu'on donne raison à ceux qui doutent de nous. Nous sommes la quatrième génération de Maghrébins immigrés, et pourtant nous devons toujours nous débarrasser du cliché d'"Arabe de service".

Vous pensez qu'on vous considère toujours comme tel?

M.D. – Il faudrait poser la question à mon entourage. Par rapport à mes collègues, j'ai vécu dans le même pays qu'eux la plupart de ma vie, je possède les mêmes diplômes qu'eux, la même expérience, à un détail près: je suis "de culture arabo-musulmane". Je préfère utiliser ce terme-là que celui d'"origine arabe", parce que ça évite de faire des amalgames entre Arabe et islam et que ça n'a pas de connotation négative. Et puis, l'origine ne veut pas dire grand-chose: mes enfants sont Belges d'origine marocaine, mais ils ne connaissent rien du Maroc et ne parlent pas arabe! Je pense donc qu'on me considère plus comme un parlementaire arabo-musulman que comme un parlementaire tout court. Sans doute parce que par la force des choses, mon combat politique a beaucoup tourné autour du fait que les personnes de culture arabo-musulmane sont traitées comme des citoyens de seconde zone. Et ça, ça m'a joué des tours. Je ne pense pas que ce soit un hasard si je n'ai jamais été proposé comme bourgmestre ou secrétaire d'Etat. Mon analyse personnelle, c'est qu'on ne veut pas donner de visibilité à un musulman.

Cette ségrégation qui ne dit pas son nom pourrait-elle provoquer un jour une réaction dans votre communauté?

M.D. – La frustration s'accumule parmi la population arabo-musulmane, surtout chez les jeunes: parallèlement au taux de chômage élevé, il y a des discriminations flagrantes qui leur font ressentir qu'ils ne sont pas "comme les Belges". Alors qu'ils sont Belges! La justice en est un bon exemple: même si je reconnais volontiers qu'elle fait globalement du bon travail et qu'elle est indépendante, je constate que les peines sont souvent plus sévères pour les arabo-musulmans, pour des faits similaires. Au cours des dernières décennies, il y a eu de grands progrès et c'est tant mieux. Mais le chemin est encore long. Je pense qu'on manque cruellement de vision sur la politique d’intégration de citoyens musulmans en Belgique. Les citoyens musulmans ne jouissent pas de tous les droits. L’islamophobie est en augmentation en Europe. Les faits sont là, la démographie est là, forcément cela provoque un repli communautaire. Cette situation renforce les extrémismes, de l'islam radical à l'extrême droite.

Le film: la Marche

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