Le Brésil des Belges

Une semaine avant le Mondial, focus sur ces Belges qui ont tout lâché pour s'installer au Brésil. Une vie aux antipodes de la nôtre, paradisiaque par bien des aspects, mais avec quelques solides revers...

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Ils s'appellent Lionel, Nathalie et Shoura. Ils font partie des 4.000 Belges vivant actuellement au Brésil. Certains sont arrivés il y a 15 ans, d'autres tout récemment. Qu'est-ce qui les a poussés à tout quitter pour le pays de la samba? Quel regard lui portent-ils? Lionel, un Liégeois de 28 ans, est arrivé à São Paulo il y a trois ans pour entamer un doctorat en sémiotique. Accueilli à l'aéroport par Bruna, une jeune doctorante qui proposait de l'héberger provisoirement, il en est tombé éperdument amoureux, et lui a rapidement demandé sa main. Le 12 avril dernier, les deux jeunes gens se sont dit sim ("oui"), l'occasion de réunir familles et amis des deux continents.

 

Travestis, plages et palmiers

Pour Bruna, Lionel a décidé de s'installer définitivement à São Paulo. Pourtant, "quitter mon petit village de 1.000 habitants a été difficile, nous confie le jeune marié. J'imaginais le Brésil comme un pays moins développé que le nôtre et j'avais en tête les plages, les filles, les travestis…" . Quel choc lorsque les clichés ont laissent place à une mer de buildings, et aux onze millions d'âme que compte la capitale économique du Brésil. "J'étais perdu. Il y avait tant de monde, tant de bruits… C'était un cauchemar" , se souvient-il en riant.

 

Mais les mois puis les années ont passé. Depuis, Lionel s'est rendu compte des nombreux avantages offerts par cette nouvelle vie. "Le Brésil est vraiment un pays dynamique. A São Paulo, il y a toujours quelque chose à faire, un endroit où sortir le soir." Et puis surtout, il y a la mentalité des locaux, "avenants, souriants et accueillants. Contrairement à la Belgique, le Brésil connaît une excellente politique d'immigration. Les gens d'ici me considèrent déjà comme un Brésilien et… moi aussi".

 

Loin du niveau belge 

La Coupe du monde, Lionel et Bruna la suivront ensemble."Ici, les femmes aiment le football autant que les hommes" , confirme le Belge. La preuve avec Bruna, qui possède effectivement un beau maillot… noir-jaune-rouge.Mais leur amour pour le ballon rond n'empêche pas les deux doctorants de regretter, comme des centaines de milliers de Brésiliens, qu'autant d'argent soit investi dans le sport, plutôt que dans l'éducation. "On est très, très loin du niveau belge" , soupire Bruna, qui connaît notre pays pour y avoir étudié un an, à l'Université de Liège. D'après Lionel, aucun professeur ne souhaite par exempleenseigner dans les écoles secondaires publiques, que lui-même juge médiocres. "Ces établissements manquent cruellement de moyens. Si l'on souhaite une éducation minimale pour son enfant, il faut l'inscrire dans une école privée, où les professeurs sont respectés et les classes, équipées de matériel scolaire." Évidemment, ces écoles privées ont un prix, extrêmement élevé. Quand les jeunes mariés évoquent l'idée de fonder une famille, ils savent qu'ils devront d'abord économiser quelques années.

 

Nathalie, elle aussi, déplore le manque de moyens injectés dans l'éducation. Cette Bruxelloise est arrivée à Rio de Janeiro il y a 15 ans. "J'étais jeune, je passais mon temps à voyager,puis un jour j'ai rencontré un beau Brésilien, et j'en suis tombée follement amoureuse" se souvient-elle en souriant. Professeur à l'Alliance française, Nathalie est également maman de deux enfants belgo-brésiliens. Par chance, ils ont intégré une des seules écoles publiques de qualité de la ville (il en existe quatre, pour 6 millions d'habitants). Une véritable aubaine car pour inscrire ses enfants dans le privé, elle aurait dû débourser environ 4.800 euros par an… et par enfant. Sans compter le coût des fournitures scolaires, sorties et uniformes, qui rendent la facture impayable. "Quand j'entends des amies se plaindre du coût de la scolarité en Belgique, je suis sidérée" , conclut l'expatriée.

 

Lorsque le Brésil a été choisi en 2007 pour accueillir la Coupe du monde, Nathalie faisait partie des centaines de milliers de professeurs et étudiants qui défilèrent à travers tout le pays pour exprimer leur colère. Une colère qui, aujourd'hui, n'est toujours pas calmée. "Cela fait dix ans que les salaires des fonctionnaires n'ont plus été augmentés! , s'exclame-t-elle en tapant du poing sur la table. Le gouvernement nous dit qu'il n'y a pas d'argent pour les écoles depuis des années et paie un professeur d'école publique environ 250 euros par mois. Alors, lorsqu'on apprend qu'il s'apprête à injecter des milliards dans des stades qui ne serviront qu'une fois, forcément, cela paraît injuste."

 

Hélicoptère et île privée

Les problèmes d'éducation mis à part, Nathalie avoue pourtant ne voir que des avantages à son exil brésilien,  jouissant d'une "vie de vacances" dans son quartier huppé de Barra da Tijuca. Une existence qu'elle partage entre la ville – "Rio est tellement agréable, au bord de plages paradisiaques bordées de cafés et espaces culturels…" – et la nature – "J'ai une maison à deux pas de la mer, d'une colline et d'une cascade… Le rêve" .Sa journée de travail terminée, Nathalie essaie, quand elle peut, de passer son temps dans l'eau, au soleil, un verre de caïpirinha à la main. "En été, il peut faire 40, 45 degrés, en hiver, 25, 28… Bruxelles me paraît bien morose quand je compare les deux climats."

 

Reste que pour survivre à Rio, il faut avoir le cœur accroché, et une volonté de fer. "C'est une ville de contrastes, tout comme le Brésil en général. Cela me frappe, par exemple, quand une élève quitte mon cours une heure plus tôt pour prendre son hélicoptère afin de se rendre sur son île privée, alors que plus tard dans la journée, ma femme de ménage me raconte qu'elle vit dans un 20mètres carrés car son salaire ne lui permet pas plus."

 

 

Quant aux célèbres Cariocas, les habitants de Rio, il faut tout de même un peu s'en méfier. Car ce sont surtout des beaux parleurs, explique Nathalie. "À première vue, les gens sont très ouverts et sympathiques. Ils vous prennent dans leurs bras pour vous souhaiter la bienvenue, prétendent qu'ils vous adorent, préparent soi-disant des plans pour la semaine… Mais si cela tombe, vous ne les reverrez jamais."

 

Des relations parfois un peu artificielles qui n'ont pas empêché Shoura de s'éprendre lui aussi du Brésil, et des Brésiliennes. Ce Bruxelloisde 45 ans – qui a su garder son charmant accent de la capitale – vit, lui, dans la zone nord. Celle où les touristes ne vont pas. "La plus pauvre de Rio" , nous explique-t-il. Shoura adore son quartier. Il y rencontre des gens toute la journée. Des personnes qui lui parlent comme s'ils avaient toujours été amis. Alors, oui, souvent, le lendemain il ne les revoit pas, mais qu'importe: la richesse de la ville, pour lui, ce sont ses habitants…

 

Mourir pour 100 euros

Shoura vit près d'une favela, un des 960 bidonvilles que compte le pays. S'y entassent, par centaines de milliers, des Brésiliens pour qui pauvreté et violence sont le lot quotidien. A Rio, d'après Shoura, on peut mourir pour 100 euros ou d'une balle perdue. Mais le Belge s'exaspère de la  mauvaise réputation du Brésil sur ce thème. "Les favelas, la violence, les assassinats… Tous les journaux du monde ont les yeux braqués sur Rio de Janeiro et ne parlent que de ça. Pourtant, Rio n'est pas plus dangereuse que New York! Mais la ville communique mal sur ce point . C'est vrai qu'il se passe des choses, mais si on garde les yeux ouverts et qu'on se promène de jour sans montrer ses objets de valeur, on peut mener une vie tranquille."

 

Cuisinier de formation, ce Bruxellois a très vite été attiré par le Brésil. Il a vécu tout un temps entre les deuxavant de s'installer définitivement à Rio. "La vie d'ici, c'est la samba, les gens qui se parlent facilement, le fait de ne jamais être seul et, surtout, de bouger chaque soir." Lorsqu'il était à Bruxelles, Shoura cuisinait pour un restaurant africain en y ajoutant des plats brésiliens. Aujourd'hui, l'expatrié tient un petit restaurant joliment appelé "Bruxelles Plage"… sur une plage, où il mijote de bons plats belges adaptés aux goûts des autochtones. Au menu? Des frites maison (coupées à la main et cuites deux fois: "une perle rare par ici!" ), des bières, du waterzooi, le traditionnel steak-frites et même des moules. La cerise sur le gâteau? La statue de Manneken-Pis qui se tient fièrement dos à la mer, veillant à ce que vous finissiez bien votre assiette. Avis aux supporters belges qui ont prévu de faire le voyage pour la Coupe du monde: ce kiosque pourrait bien être "le" point de rencontre de toute troisième mi-temps qui se respecte!

 

 

Trois villes, trois stades et plusieurs milliards d'euros

 

"C'est devenu proverbial ici: quand on doit faire une file de deux cents mètres pour acheter son ticket de métro, quand les routes deviennent chaotiques au moindre accident, ou encore quand on prend une heure en voiture pour parcourir 10 km, les gens se regardent souvent en souriant et se le disent: "Imaginez au Mondial!"" Lio et Bruna, ce jeune couple belgo-brésilien, rient de bon cœur en racontant cette anecdote. Il n'est pas certain que les centaines de milliers de supporters qui se déplaceront au Brésil pour l'occasion en feront autant les jours de match. Par chance, les Diables Rouges joueront leur premier tour dans la région la mieux organisée et la plus urbanisée du pays: le sud-est. Et les trois villes où les rencontres se dérouleront en sont justement les plus importantes: São Paulo (11 millions d'habitants), Rio de Janeiro (6,5 millions d'habitants), et Belo Horizonte (2,3 millions d'habitants).

 

Belo Horizonte est peut-être la plus agréable à vivre, loin de l'éternel brouhaha de la tentaculaire São Paulo, ainsi que de latrop touristique Rio de Janeiro. Son stade est aussi l'un de ceux qui aura fait le moins de bruit l'année précédant la Coupe: rénové pour la "modique" somme d'un milliard et demi d'euros, il est prêt depuis longtemps.C'est loin d'être le cas des deux autres.

 

 

A Rio de Janeiro, la capitale touristique du pays, l'affaire a été un rien plus compliquée. Connue pour son carnaval et sa samba, la ville fait fantasmer avec ses plages et son cadre magnifique. Un centre historique formé de maisons colorées aux murs décrépits, vitres parfois cassées, et toits croulants, mais au charme indéniable. Son stade, tout le monde le connaît, c'est le très célèbre Maracanã. Rénové entièrement en 2007 pour un demi-milliard à l'occasion des jeux panaméricains, il a dû faire l'objet d'une rallonge de plus de un milliard cette année pour être adapté aux standards de la fédération internationale de football. Et les polémiques qui ont suivi ont été lourdes: expulsions d'habitants,manifestations en tout genre.

 

Mais le pire, ce fut à São Paulo. La capitale économique du pays est aussi sa vitrine culturelle: des centaines de théâtres expérimentaux, de cinémas d'auteurs, de concerts et des rencontres d'artistes animent la ville quotidiennement. Àmoins de deux semaines du match d'ouverture, le stade de l'Arena Corinthians ne cessait d'encore faire parler de lui. Il devait être prêt pour le 13 décembre, mais la lenteur des travaux (dont les coûts s'élèvent à un milliard et demi d'euros) fut telle qu'il n'a même pas reçu la mention "satisfaisant" lors du match test, le 19 mai dernier. D'abord décrié pour les nombreuses polémiques qu'il a engendrées (au moins trois ouvriers morts depuis le début du chantier, expulsion des habitants, "nettoyage" des favelas, coûts monstrueux…), le stade est aujourd'hui le symbole d'une Coupe du monde "de la dernière minute". Une Coupe du monde qui, aujourd'hui encore, en effraie plus d'un…

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