Le bonheur est dans le quartier

Il est cool dans son coin, le Belge moyen. La preuve par un sondage exclusif Moustique/Humo/Fintro. Pourtant, près de chez vous pointent aussi quelques motifs de dégoût…

346961

Jean-Pierre adore sa vie pépère. Sa villa quatre façades est blottie dans un coin bien vert, loin du bruit et autres calvaires des grandes villes amères. Propreté, convivialité, beauté et tout ça sans se priver de toutes les commodités à portée de pas: supérette, pharmacie, bureau de poste, école de qualité. Mais le plus cool pour Jean-Pierre, c'est de pouvoir se rendre au boulot en prenant le grand air. Peinard et heureux, quand même, ce Jean-Pierre… À un détail près: Jean-Pierre n'existe pas. N'empêche, nous voulons furieusement lui ressembler et crécher dans le même quartier. Du moins, c'est ce qui ressort du sondage Moustique/Humo/Fintro sur nos lieux de vie et nos voisins.

De cette enquête réalisée par l'institut GfK Significant et à laquelle ont pris part 2.000 Belges – dont la moitié de francophones – se dégage un doux parfum de bonheur. Du Jean-Pierre en plein. Ainsi, 88 % des sondés francophones l'affirment: notre quartier, on l'aime. Cette satisfaction quasi générale, Martin Wagener, doctorant en sociologie urbaine à l'UCL, a pu lui aussi la constater dans une étude menée à partir d'entretiens approfondis. Et, surprise, même les habitants des coins les plus défavorisés se disent comblés. "Prenez Cureghem dont la mauvaise réputation a dépassé les frontières d'Anderlecht et de la Région bruxelloise, explique le jeune sociologue. Les familles qui habitent là sont certes conscientes des désavantages comme le bruit, la saleté, la criminalité et la mauvaise influence sur leurs enfants. Mais ils voient aussi tous les avantages, comme les nombreux petits commerces et le dialogue aisé entre personnes de nombreuses origines."

Ce contentement est si fort que 62 % de nos sondés déclarent vouloir habiter encore au moins dix ans dans leur quartier actuel. Profonde satisfaction ou effet pantoufle? Comme le rappelle le professeur Wagener, de tous les peuples, le Belge est l'un des plus sédentaires. "Aux États-Unis, on ne fait pas bouger l'emploi mais les gens. S'il y a du chômage dans une zone, les pouvoirs publics mettent en place des programmes de mobilité vers des régions où s'ouvrent des jobs." En Belgique, pas sûr que ce style d'initiative publique fonctionnerait. Nous sommes en effet peu enclins à déménager pour le boulot. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer nos administrations. Nombre de fonctionnaires font chaque jour la navette entre Bruxelles et la province. Certains – peut-être vous – passent trois à quatre heures en train ou en voiture pour se rendre au bureau. "C'est le signe clair que les gens veulent continuer à vivre là où ils ont grandi."

À bas les quatre façades!

Là, on en arrive au rêve de Jean-Pierre, bonheur des plus communs bien mis en lumière par le sondage Moustique/Humo/Fintro. "La majorité des gens veulent quitter la ville pour développer un idéal personnel: la maison quatre façades, le barbecue et la visite du salon Batibouw chaque année pour voir comment améliorer son logement", résume, un brin moqueur, Bernard Francq, professeur émérite de sociologie à l'UCL. Cet idéal, devenu modèle dominant, a transformé la campagne en banlieue urbaine. "Du coup, où que vous posiez le regard, vous voyez toujours une maison. C'est dû à la densité extraordinaire de bâti dans notre pays qui est l'une des plus élevées au monde."

Cette spécialité belge contribue manifestement à notre bonheur individuel mais pas vraiment à l'intérêt général. "Plus les gens sont disséminés sur le territoire, plus le coût des services collectifs est important, pointe Isabelle Pauthier, directrice de l'Atelier de recherche et d'action urbaines (Arau). Le réseau de transport le plus coûteux, c'est celui qui dessert les villages et les campagnes." Pensons aussi au poids financier que pèsent les réseaux d'égouts, de gaz, d'électricité et de télécommunication quand tout le monde vit dispersé… Autre effet pervers de l'urbanisation de la campagne: la perte constante de terres agricoles. "Si on continue comme ça, on aura partout des petites maisons mais plus d'espace pour vivre ensemble", prévient Martin Wagener.

C'est pour cela que le pouvoir politique – à commencer par Philippe Henry (Ecolo), ministre wallon de l'Aménagement du territoire – voudrait aujourd'hui qu'on abandonne le modèle de la villa unifamiliale quatre façades au profit de maisons mitoyennes. Le but de la manœuvre est de regrouper plus de monde sur moins de surface, sans pour autant empiéter sur la qualité de vie de chacun. Il est certainement là notre avenir, estime le doctorant néo-louvaniste: "Les projets les plus novateurs vont dans ce sens."

L'autre piste, salutaire, c'est le retour à la ville. "On a longtemps cru pouvoir vivre, grâce à la voiture, hors des grands centres urbains dans un environnement calme et verdoyant. Le choc pétrolier a percuté cet idéal de plein fouet, rappelle Isabelle Pauthier. Et cela continue aujourd'hui avec l'augmentation du prix des carburants et la congestion automobile." Du coup, l'exode massif vers les verts pâturages tend à s'arrêter. Et, dans une métropole comme Bruxelles, on voit fleurir de nouvelles demandes. "De jeunes familles sont en quête d'une vie plus urbaine tout en cherchant le contact avec la nature au travers de balades dans les parcs et d'excursions en forêts", observe Wagener.

Boucan d'enfer

On constate aussi l'apparition de mouvements associatifs, comme l'Arau. Celui-ci lutte pour le droit à la vie en ville. "Celle-ci ne peut plus se réduire à un lieu où les autoroutes et les trains permettent d'arriver le plus vite possible, poursuit la jeune sociologue urbaine. C'est aussi un lieu conçu pour des habitants, avec de la sécurité, des espaces destinés aux enfants et de la tranquillité." Voilà qui colle aux résultats de notre sondage, puisque les deux principales critiques que notre panel adresse à son quartier sont les nuisances sonores et l'inadaptation aux enfants. "À Bruxelles, le bruit, facteur numéro un de mécontentement des habitants, est tel qu'il compromet le droit à l'habitat, à la jouissance d'un environnement sain et à l'intimité", affirme Isabelle Pauthier, sur la base de ses observations et de ses combats de terrain.

Les sociologues, comme Martin Wagener, notent à cet égard une évolution significative. "Autrefois, dans les quartiers populaires, les gens s'accommodaient parfaitement bien du bruit des autres habitants et de la rue." Alors, pourquoi entendre vivre ses voisins est devenu à ce point insupportable? Parce que, dans son logement, on veut se sentir chez soi. "Le domaine privé a pris une telle importance que tout bruit extérieur est considéré comme une intrusion dans sa sphère intime." La preuve: 19 % des participants francophones au sondage Moustique/Humo/Fintro – une paire d'oreilles sur cinq! – déclarent que s'ils devaient quitter leur quartier, ce serait en raison du bruit.

Touche pas à ma poste

Heureusement, la grande majorité des sondés (80 %) dispose de commodités de proximité qui leur rendent plus belle la vie. Dans le top 5 des plébiscitées figurent les petits commerces. À cet égard, les sociologues attirent notre attention sur une évolution récente. Dans les années 80, les commerces de proximité ont cédé le pas à de grands centres commerciaux. Mais ceux-ci, jugés trop lointains, ont créé une nouvelle demande de magasins à portée de main, surtout dans les grands centres urbains.

Du coup, ces dix dernières années, les night-shops ont repris la fonction des épiciers d'antan. Et les grandes chaînes de distribution comme Delhaize et Carrefour ont investi massivement pour ouvrir de petites enseignes de quartier. "Ces grands groupes ont même consenti des pertes mineures pour récupérer ce marché, relèveMartin Wagener. Ça a payé. Et balayé ce qui restait comme petits commerces. Ils n'avaient pas le pouvoir de résister aux géants. Quant aux night-shops, ils tiennent le coup car ils gagnent peu d'argent et proposent des plages d'ouverture très larges, quitte à sacrifier la vie familiale et la santé de leur personnel."

Panique par contre sur le front des bureaux de poste. Pourtant fort demandés, ils se font la malle. Seuls 48 % de nos sondés disposent encore d'une enseigne Bpost dans leur quartier. "Alors que la grande distribution a vu comment faire profit au niveau local, Bpost, de plus en plus dans une optique de rentabilité et de moins en moins dans un esprit de service à la population, mise sur les économies d'échelle." C'est que l'entreprise publique est confrontée au chamboulement du courrier papier provoqué par Internet et la libéralisation du marché postal. "Les usagers vivent cela très mal, en particulier les plus âgés pour qui c'est une perte de repères. Les jeunes, eux, fonctionnent avec Internet et y prêtent moins d'attention."

Ce qui, par contre, gêne tout le monde, des aînés aux bébés, c'est le manque de crèches, particulièrement criant à Bruxelles dont la démographie explose. On s'attend à ce que la capitale compte 1,2 million d'habitants d'ici 2020. "Pourtant, dans certaines communes comme Anderlecht, il n'y a déjà plus qu'une place de crèche pour dix enfants", note le doctorant de Louvain-la-Neuve. "Les ministres bruxellois ont découvert ce que tous les parents de jeunes enfants savaient déjà depuis trois ans", dénonce Isabelle Pauthier. Elle relève au passage une autre doléance de nos sondés: la pénurie d'écoles secondaires. "C'est devenu un tel problème dans le nord de Bruxelles que des gens déménagent rien qu'à cause de cela." Qu'est-ce qu'il pense de tout ça, Jean-Pierre? Un peu moins heureux et insouciant qu'au début de cet article, il a décidé de se payer quelques jours à la Costa del Sol.

Advertisement

Sur le même sujet
Plus d'actualité