L’alcool c’est pas si cool

Il est omniprésent, dans le vent, tout-puissant. Mais l'alcool a aussi de quoi faire tourner la tête avec ses vérités qui dérangent. À commencer par celle-ci: un Belge sur cinq a un souci avec sa consommation…

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Nos experts

Le Pr Paul Verbanck est chef de l'institut de psychiatrie et de psychologie médicale au CHU Brugmann. Il est spécialiste de l'alcoolisme.

Martin de Duve est directeur d'Univers Santé, association basée à Louvain-la-Neuve, qui promeut la santé dans les milieux jeunes et étudiants.

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Quel effet la consommation régulière d'alcool a-t-elle sur la santé?
Paul Verbanck – Il existe un lien entre la surconsommation et le risque de présenter presque tous les problèmes de santé imaginables. Il ne s'agit pas que de la cirrhose, propre aux alcooliques, mais aussi d'une série de cancers, particulièrement ceux du larynx ou de l'œsophage. Plus banalement, on s'expose à l'hypertension artérielle. Abuser de l'alcool peut aussi amener à mal se nourrir et à mal se soigner, ce qui peut entraîner une dégradation de l'état général. Il n'est d'ailleurs pas rare que des patients viennent nous voir tout simplement parce que leur santé se détériore.

Martin de Duve – La surconsommation occasionnelle a aussi son lot de conséquences, comme les comas éthyliques, les accidents de la route, la violence ou les rapports sexuels non protégés, voire non désirés.

A contrario, l'alcool a-t-il des vertus?
P.V. – Certains ont mis en relation une consommation modérée avec une diminution du risque d'accident cardiovasculaire. Mais les premiers à en avoir parlé sont les producteurs de vin français, forcément pas désintéressés. D'autres études allant dans le même sens ont été soutenues par les marchands de bière… Ce qui est sûr, c'est que pour rester en bonne santé, la sobriété reste la meilleure solution.

M.d.D. – Le vrai bénéfice de l'alcool, c'est sa propriété de lubrifiant social et de soupape. Il nous détend, nous désinhibe, nous aide à entrer en contact avec les autres. C'est pour cela que la grande majorité d'entre nous en consomme.

Et il est bien vu…
P.V. – Et l'abstinence complète est mal tolérée! En plus, les médecins ne sont pas tous abstinents. Pire: il y a davantage de gros consommateurs dans le milieu médical, quelle que soit la discipline. Cela amène certains praticiens à être négligents par rapport au problème d'alcool de leurs patients.

M.d.D. – En fait, dans toutes les cultures, il existe une ou plusieurs drogues socialement acceptées, voire valorisées. Chez nous, comme dans de nombreux pays occidentaux, l'alcool est LA drogue culturelle par excellence. Elle est présente partout et financièrement accessible. En outre, la Belgique a une particularité: sa longue tradition brassicole.

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Les pouvoirs publics ont-ils un message assez clair et ferme envers la surconsommation?
P.V. – Ils devraient commencer par faire respecter scrupuleusement la législation régissant l'ivresse sur la voie publique et l'alcool au volant.

M.d.D. – Nous, aux responsables politiques, nous disons qu'il est temps de remettre de l'équilibre entre prévention et promotion.

C'est-à-dire?
M.d.D. – Pour les médicaments et pour le tabac, toute publicité est interdite. Donc, aujourd'hui, l'alcool est le seul psychotrope qu'on peut encore promouvoir. Si revenir à la prohibition serait complètement idiot, on ne doit pas non plus influencer le consommateur. Or, on sait que la représentation médiatique a une influence très importante sur la consommation d'alcool. Cela s'est vu lorsque les alcooliers se sont mis à communiquer plus spécifiquement envers les femmes, initialement moins consommatrices que les hommes. Et ça a très bien marché: aujourd'hui, elles boivent quasi autant que "ceux qui savent pourquoi"! Forts de nos constats, nous plaidons pour l'interdiction de la publicité pour l'alcool. D'autant qu'elle est massive et annihile tous les efforts de prévention. C'est David contre Goliath.

P.V. – Il est effectivement logique que la publicité pour l'alcool soit interdite. Nos pays industrialisés ont fait leur deuil de la consommation de tabac et de ce que cela rapportait comme taxes. Ce n'est pas encore le cas pour les boissons alcoolisées…

Comme vous l'expliquiez, en raison du lobbying des alcooliers…
M.d.D. – Effectivement. Pour éviter que la Communauté française ne légifère en la matière, ils ont créé une convention qui réglemente la publicité pour l'alcool et ils ont fait pression pour l'imposer. Leur argument de séduction, c'était de lier producteurs, distributeurs et Horeca avec ce code de bonne conduite. Mais il est aberrant qu'une convention privée se substitue à la législation. Le pire, c'est que les alcooliers poursuivent leur lobbying en voulant donner force de loi à ce texte. Un secteur qui rédige lui-même la loi qu'il se doit d'appliquer, c'est vraiment très pervers.

Le secteur respecte-t-il sa propre convention?
M.d.D. – Même pas! Ils sont censés ne pas donner une image négative de la sobriété. Or, rappelez-vous la pub avec George Clooney qui se fait claquer la porte au nez d'une soirée festive parce qu'il n'a pas apporté d'apéro. Ce spot date de 2006 et la convention, de 2005… La convention interdit également d'associer alcool et performance sportive. Pourtant, dans une pub pour une pils, on voit des trentenaires s'adonner au kayak et au VTT, puis se retrouver autour d'une bonne bière. Hypocritement, l'annonceur réplique que les protagonistes boivent après l'effort.

P.V. – Ce que je trouve le plus scandaleux de la part des alcooliers, ce sont leurs stratégies pour attirer des adolescents qui ne sont pas encore consommateurs. Spécialement pour ce public, les producteurs ont développé des boissons sucrées, colorées et associées à la fête. Ces alcopops constituent un véritable racolage auprès d'une population fragile. Il faut que cela cesse!

Vous dénoncez d'autres pratiques commerciales qui poussent à la surconsommation…
M.d.D. – Oui, les exemples sont nombreux: une grande marque d'apéritif anisé sponsorise des soirées estudiantines auxquelles participent des jeunes de 16 à 20 ans (ce type de boissons alcoolisées est interdit aux 16-18 ans – NDLR). Elle offre 200 bouteilles gratuites. Du coup, l'apéro est vendu 25 centimes le verre. Soit dix verres pour 2,50 €. Si ce n'est pas un appel à l'ivresse… Il en va de même avec les brasseurs qui font bénéficier les cercles étudiants de prix très avantageux sur les fûts à condition de commander de grosses quantités. Cela permet non seulement de fidéliser la clientèle mais aussi d'augmenter les volumes de vente.

Ça fait mauvais genre…
M.d.D. – Certes, mais les alcooliers ont aussi à cœur de se donner une image d'entreprises responsables. Ainsi financent-ils des campagnes de prévention. Prenez Bob. C'est positif, ça sauve des vies, mais il faut savoir que c'est financé entre autres par Arnoldus, consortium de brasseurs belges. Soulignons quand même que Bob ne contrevient pas à leurs objectifs commerciaux: lorsqu'un sorteur ne boit pas, les autres peuvent s'en donner à cœur joie. Surtout les jeunes.

Ceux-ci ont-ils changé leur rapport à l'alcool?
P.V. – Les jeunes ont de plus en plus l'habitude d'associer l'alcool à d'autres produits comme le cannabis, l'ecstasy ou la cocaïne, faciles d'accès. Du coup, moi et mes confrères médecins avons affaire à des personnes atteintes d'alcoolisme à un âge bien plus précoce. Nous voyons débarquer des patients de 25 ans dont la consommation d'alcool a été boostée par d'autres psychotropes.

M.d.D. – De notre côté, nous notons une banalisation, voire une valorisation de l'ivresse chez les jeunes, notamment au travers des réseaux sociaux. C'est devenu drôle et cool d'avoir un coup dans l'aile. On se filme dans ces situations-là et on publie les images sur le Net. Or, si on a un rapport malsain à l'alcool, on risque de moins bien maîtriser sa consommation à l'âge adulte. Dans le futur, cela pourrait avoir de fâcheuses conséquences sur la santé publique.

Quel message faut-il faire passer pour éviter cela?
M.d.D. – Simplement qu'on peut avoir une consommation raisonnable et responsable. Et que l'ivresse n'est pas le meilleur moyen pour réussir sa soirée.

P.V. – De façon générale, il faut que tous les consommateurs se posent régulièrement ces questions: où en suis-je avec l'alcool? Qu'est-ce que ça me fait? Qu'est-ce que j'en attends? Quelle est sa place dans ma vie? Suis-je capable de ne rien consommer du tout? Si ça apparaît impensable, il faut se demander pourquoi. Et prendre des mesures d'autogestion. Ou consulter son médecin généraliste sans attendre.

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