L’affaire DSK version femme de chambre

Son témoignage est remis en cause? Elle passe à l'offensive. Après des semaines de mutisme, Nafissatou Diallo a décidé de s'adresser aux médias. Voici de larges extraits de l'article exclusif que l'hebdo américain Newsweek a consacré à la femme de chambre la plus célèbre du monde. Voici ce qui, selon elle, s'est réellement passé à l'hôtel Sofitel de New York le 14 mai 2011.

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"Bonjour? Service d'étage". La femme de chambre pénètre dans le vaste living de la suite 2806. Un employé du room service avait dit à la Guinéenne de 32 ans que celle-ci était libre et prête à être nettoyée. La femme de chambre répète: "Hello? Housekeeping". Pas de réponse. A sa gauche, la porte qui donne vers la chambre à coucher est ouverte et elle peut voir une partie du lit. Elle balaie le living du regard, à la recherche de bagages. Rien. "Hello? Housekeeping".

Voilà comment Nafissatou Diallo décrit le début de l’incident qui a eu lieu le samedi 14 mai et qui devait définitivement changer sa vie et celle de Dominique Strauss-Kahn. Aujourd’hui, et alors que la fiabilité de son témoignage est remise au cause, la "femme de chambre de DSK" rompt le silence pour la première fois en accordant une longue interview au magazine Newsweek.

"Nafi" Diallo n’est pas du style glamour. Sa peau café au lait est parsemée de traces semblables à des cicatrices d’acné. Ses cheveux noirs, qu’elle porte plats, sont lissés et passés au henné. Mais elle a une silhouette très féminine. Quand son visage est au repos, il exprime une mélancolie lourde, opaque. Il est manifeste que travailler au Sofitel ces trois dernières années, avec la sécurité et la stabilité de l’emploi, était ce qu’elle pouvait espérer de mieux comme boulot, après des années passées à tresser des cheveux et à travailler dans l’échoppe d’un ami, dans le Bronx, après avoir débarqué de sa Guinée natale, en 2003.

Nafissatou Diallo ne sait ni lire ni écrire, dans aucune langue. Elle affirme avoir peu d'"amis proches" et plusieurs des hommes avec lesquels elle a passé du temps, qu’elle ne qualifie ni de petits amis ni de fiancés mais juste d'"amis", semblent avoir abusé d’elle. Aujourd’hui, l’un d’entre eux est enfermé dans un centre de détention en Arizona, dans l’attente de purger sa peine pour trafic de drogue. Celui-là a gagné sa confiance et – affirme-t-elle – l’accès à ses comptes en banque en lui offrant de faux sacs à main de marques prestigieuses. "Six ou sept, dit-elle. Ils n’étaient pas de très bonne qualité". Son visage pâlit quand elle déclare: "C’était mon ami, j’avais confiance en lui".

Des larmes essuyées, parfois forcées

Nafissatou Diallo s’anime à certains moments de l’interview, quand elle raconte les petites promotions et gratifications offertes par le Sofitel pour récompenser le travail bien fait. Elle devait nettoyer quatorze chambres par jour, pour un salaire de 25 $ de l’heure, plus les pourboires, conformément à son syndicat. Diallo affirme qu’obtenir un étage entier est une réussite, car cela permet de gagner du temps, perdu à monter et à descendre pour nettoyer des chambres individuelles disséminées au travers de l’immeuble. Une autre femme de chambre étant partie en congé de maternité en avril, elle avait obtenu le vingt-huitième étage. "Je n’en avais jamais eu avant." Les yeux de Nafissatou brillent quand elle évoque la routine, ses collègues. "On formait une équipe. J’aimais mon travail. J’aimais les gens, tous de pays différents. Des Américains, des Africains, des Chinois. Mais là, nous étions égaux."

A certains moments de son récit, Diallo écrase ses larmes. A d’autres, ses pleurs semblent forcés. Presque toutes ses réponses aux questions concernant son passé en Afrique de l’Ouest restent vagues. Elle parle avec réticence de son père, un imam qui dirigeait une école coranique. Elle affirme que son mari est mort "d’une maladie", ainsi que l’une de ses filles, à l’âge de trois ou quatre mois, elle ne sait pas exactement. Diallo a été violée par deux soldats qui l’ont arrêtée parce qu’elle était dehors malgré le couvre-feu, la nuit, à Conakry, la capitale guinéenne. Quand ils en ont eu fini avec elle, ils l’ont libérée le lendemain, non sans lui avoir fait nettoyer auparavant la scène de l’agression. D’abord, elle affirme ne pas se souvenir de l’année où cela s’est passé, ensuite elle avance 2001. Diallo s’est débrouillée pour sortir d’Afrique sa fille survivante, qui a aujourd’hui quinze ans, et pour l’amener aux Etats-Unis "pour qu’elle ait une vie meilleure". Mais ni elle ni ses avocats ne souhaitent s’appesantir sur la manière dont elle s’y est prise. A nouveau, elle baisse les yeux, remplis de larmes.

Quand Nafissatou en arrive à sa prétendue agression au Sofitel, son récit se fait plus vivant, plus interpellant. Elle raconte comment elle a passé beaucoup de temps à attendre que les clients de la chambre 2820 la quittent avant de pouvoir la nettoyer. Puis, elle voit le garçon du room service sortir un plateau de la chambre 2806, l’une des suites présidentielles. Il lui déclare que la chambre est libre. Elle décide malgré tout de vérifier. "Hello? Housekeeping". Elle se tient face à la chambre à coucher, dans l’étroit hall d’entrée, quand un homme nu aux cheveux blancs paraît.

"Oh, my God, je suis désolée", dit Diallo. Elle tourne les talons, veut quitter les lieux. "Ne vous excusez pas", répond l’homme. Mais "il m’a semblé fou". Il lui a serré les seins. Elle a claqué la porte de la suite.

Nafissatou Diallo fait environ 1 m 80. Elle est nettement plus grande que Strauss-Kahn, et robuste. "Vous êtes belle", lui dit-il, en luttant avec elle pour la pousser dans la chambre à coucher. "Arrêtez, monsieur. Je ne veux pas perdre mon travail". "Il a répondu: "Vous ne perdrez pas votre emploi"." Un incident inconvenant avec un client, n’importe lequel, pouvait mettre en cause tous ses efforts. "Je l’ai regardé. J’étais tellement effrayée. Je ne m’attendais pas à trouver quelqu’un dans la chambre."

Le pénis dans la bouche

"Il m’a brutalement attirée sur le lit". Il a essayé de lui mettre son pénis dans la bouche, dit-elle en serrant les lèvres et en tournant la tête de droite à gauche, pour montrer comment elle a résisté. "Je le pousse. Je me redresse. Je veux lui faire peur. Je dis: "Ma supérieure est tout près". Mais il répond qu’il n’y a personne dehors et que personne n’entendrait."

Diallo continue à le repousser. "Je ne voulais pas lui faire de mal. Mais je ne voulais pas non plus perdre mon emploi." Elle recule, s’éloignant de la chambre à coucher dans le couloir, vers la salle de bains. La robe d’uniforme de Diallo est boutonnée jusqu’au cou, mais Strauss-Kahn ne s’embarrasse pas de boutons. Il remonte la robe jusqu’à ses cuisses, abaisse son collant, saisit son vagin tellement fort qu’il était encore rouge à l’hôpital, quelques heures plus tard. Il l’oblige à s’agenouiller, dos au mur. Il enfonce de force son pénis dans sa bouche, en lui tenant la tête à deux mains. "Il me tenait tellement fort là", affirme-t-elle en mettant ses mains autour de son crâne. "Il bougeait et faisait du bruit, uhh, uhh, uhh. Il m’a dit: "Suce-moi". Je ne veux même pas le répéter."

L'incident a duré 15 minutes, peut-être moins

Diallo poursuit: "Je me suis relevée. Je crachais, je courais, je suis sortie précipitamment, sans me retourner. J’ai couru dans le couloir. J’étais si bouleversée, si effrayée". Diallo affirme s’être cachée au tournant du coin, dans le couloir, près du local technique, pour essayer de se rajuster. "J’étais tellement seule. J’avais si peur." Puis, elle voit l’homme sortir de la 2806 et se diriger vers l’ascenseur. "Je ne sais pas comment il a fait pour s’habiller si vite et prendre ses bagages. Il m’a regardée comme ça – elle incline la tête et fixe un point droit devant elle. Il n’a rien dit."

En tout et pour tout, l’incident n’a pas duré plus de 15 minutes, peut-être moins. Selon une source qui a accès aux rapports téléphoniques, Diallo a en effet téléphoné à sa fille 9 minutes après être entrée dans la chambre de Strauss-Kahn. Quand elle s’est rendue dans la suite de DSK, la femme de chambre avait laissé son matériel dans la chambre 2820. Elle le récupère donc et revient dans la suite où elle a été agressée. Désorientée, elle semble chercher une sorte de réconfort dans le retour à la routine. "Je suis allée dans la chambre que je devais nettoyer", explique-t-elle. Mais elle est incapable de réfléchir. "J’étais tellement bouleversée. Je ne savais plus par quoi commencer."

En faisant sa ronde, la supérieure de Diallo la découvre dans le couloir, tremblante, et veut savoir ce qui cloche. "Si quelqu’un essayait de vous violer pendant que vous travaillez, qu’est-ce que vous feriez?", demande Diallo. La superviseuse entend le récit de l’agression, et se met en colère: "Ce client est un VIP, mais je m’en fous". Une autre superviseuse arrive ensuite, puis deux hommes de la sécurité de l’hôtel. L’un d’eux interpelle Diallo: "A votre place, j’appellerais la police". Vers 13h30, une heure après que la première superviseuse a appris l’agression présumée, l’hôtel appelle le 911, les secours d'urgence.

Et DSK? Après avoir quitté l’hôtel à 12h28, le 14 mai, Dominique Strauss-Kahn est allé déjeuner avec sa fille cadette, Camille, qui étudie à la Columbia University. De là, il s’est rendu à l’aéroport JFK, pour prendre un vol de nuit pour Paris. Le lendemain, il était censé rencontrer la chancelière allemande Angela Merkel. Mais alors qu’il avait déjà embarqué et qu’il attendait le décollage, DSK n’arrive pas à remettre la main sur son GSM professionnel. Sur un autre GSM, il appelle le Sofitel et demande si, par hasard, on ne l'a pas trouvé dans sa suite. La police, qui se trouve sur place, à l’hôtel, enjoint à l'employé qui a répondu à l'appel de répondre par l'affirmative – même si le portable n’était pas là – et de lui demander comment le lui remettre. Ce dernier répond: au terminal d’Air France, porte 4, et les exhorte à se dépêcher. La police de l'aéroport est prévenue et, juste avant que l’avion ne quitte la porte d’embarquement, oblige Strauss-Kahn à les suivre. "La police de New York doit vous entretenir d’un incident qui a eu lieu en ville, à l’hôtel."

Pendant que Strauss-Kahn attend dans un local d’interrogatoires de l’unité spéciale de la police en charge des crimes sexuels, on emmène Nafissatou Diallo à l’hôpital pour l’examiner. La police la ramène ensuite à l’hôtel pour qu’elle raconte ce qui lui est arrivé, indique où elle se tenait, où elle est tombée, où elle a craché. Plus la journée passe, plus elle est angoissée pour sa fille, seule à la maison. Finalement, la police la ramène dans le Bronx à 3 heures du matin. Ni elle ni sa fille ne parviennent à fermer l’œil. Diallo se souvient: "Elle avait tellement peur".

Mais quand Diallo regarde les informations du matin, elle-même est terrifiée. "J’ai regardé Channel 7. Ils ont dit qui était cet homme, qu’il était le prochain président de la France. J'ai cru qu’on allait me tuer." Dans son appartement, le téléphone commence à sonner: des journalistes ont trouvé son numéro. D’autres se présentent à sa porte. Elle réveille sa fille, lui dit d’emballer ses affaires et de se préparer à rester chez un membre de la famille. Elle lui raconte à quel point DSK doit être puissant. "Maintenant, tout le monde m’accuse de n’importe quoi, des mauvaises choses." La fille tente de rassurer sa mère: "S’il te plaît, maman, ne t’inquiète pas. Je sais qu’un jour, la vérité éclatera".

Dans l’après-midi, Diallo retourne dans les bureaux de la police, pour désigner le coupable lors d’une séance d'indentification. DSK était parmi cinq hommes. "Mon cœur était comme ça", affirme-t-elle en se frappant la poitrine. Elle le reconnaît immédiatement – "c’est le numéro trois" – puis quitte les lieux le plus vite possible. Elle reste ensuite claquemurée à l’hôtel avec sa fille pendant des semaines, presque sans contacts extérieurs. Placées sous la protection de la police, elles sont toutes deux privées de GSM. Elles passent presque deux mois dans cette situation, avant d’obtenir la permission de rentrer dans leur appartement pour prendre quelques affaires. "Je ne savais pas pourquoi on m'imposait tout ça. Je pensais: "Est-ce que c’est parce qu’il a tellement de pouvoir?""

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