La télé tue

De nouvelles études prouvent qu'elle n'a jamais été aussi regardée. D'autres, bien plus inquiétantes, qu'elle nuit gravement à la santé. Après la télé qui rend con, voilà la télé qui tue. Comment limiter la casse?

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Un assassin se cache dans notre maison. En fait, c'est nous qui l'y avons invité. Nous lui confions nos enfants plusieurs heures par jour. Parfois, nous l'avons même laissé entrer dans leur chambre. Pire: après avoir découvert, ici même, la terrible liste de ses crimes, il est probable que certains d'entre nous le laisseront tranquille, au milieu du salon. Comme si de rien n’était. Car nous l'aimons, nous ne pouvons plus imaginer la vie sans lui… Cet assassin familier, c'est notre écran de télé. C'est en tout cas ce qu’affirment des études de plus en plus nombreuses et précises. Une des dernières en date fait froid dans le dos: chez l'adulte de plus de 25 ans, chaque heure passée devant la télé ampute l'espérance de vie moyenne de 21,8 minutes! Au bout du compte, ça fait deux ans de notre vie rognée. C'est sûr, on ne regardera plus le poste de la même façon.

Outre ses méfaits pour notre physique, il serait également néfaste pour notre mental. Au point que de plus en plus de chercheurs qualifient son omniprésence de véritable enjeu de santé publique. La preuve: aux Etats-Unis, des ténors du barreau fourbissent leurs armes, prêts à croiser le fer avec l'industrie de la télé comme à l'époque des premiers grands procès contre les industries du tabac et de la malbouffe. Comment la télé grignote-t-elle notre santé? Peut-on limiter les dégâts et protéger nos enfants? Ceux qui ont décidé de s'en passer sont-ils normaux et, surtout, sont-ils plus heureux?

Fidèles au poste

La télé est partout. Chez tout le monde. En Belgique francophone, selon l'étude annuelle International Key Facts du Groupe RTL, nous avons battu un nouveau record: en moyenne, 226 minutes (3 h 46) de notre journée se passent devant l'écran. C'est toujours moins qu'en Serbie (5 h 16), mais c'est quand même 24 minutes de plus qu'en 2000. Il faut dire qu'on se sent bien avec notre télé. Elle nous relaxe, elle nous informe, nous fait réfléchir. On la regarde en famille, on en discute entre amis. Et même si on la maudit souvent en zappant ("y a rien d'intéressant!"), on lui consacre plus de la moitié de notre temps de loisir quotidien. Inconscients que nous sommes!

Car un livre est sorti qui vous ferait avaler votre zappette de travers: TV lobotomie. Dans cet ouvrage très documenté, Michel Desmurget tire la sonnette d'alarme et démontre qu'il existe aujourd'hui un large consensus scientifique sur la nocivité globale de la télé. Un taliban antimodernité, un écolo radical? On aurait préféré, ça nous aurait dispensé de le prendre au sérieux. Mais non, Michel Desmurget est neurobiologiste, directeur de recherche à l'Institut français de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Un scientifique pur et dur, donc. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il a la télé en ligne de mire.

Pour lui, c'est une évidence empirique: la télé tue. Et de deux façons. Elle est non seulement mauvaise pour notre santé parce qu'on la regarde, mais aussi à cause de ce qu'on y voit et des comportements qui en découlent. "Quand bien même il n'y aurait que des professeurs d'université qui parleraient à la télé, le simple fait de la regarder a des effets négatifs." C'est ce qu'indique cette récente analyse australienne: deux heures de télévision par jour augmentent de 20 % le risque de diabète de type 2 et de 15 % celui de souffrir d'une maladie cardiovasculaire. En fait, avec deux heures de télé par jour, notre mortalité, toutes causes confondues, augmenterait ni plus ni moins de 13 %! En cause: le lien avéré entre le fait de regarder la télé et celui de bouger moins et de manger plus (et moins sain).

Téléphagie

Bien entendu, notre sédentarité n'est pas liée uniquement au petit écran, mais au mode de vie moderne en général. Au travail, dans les transports et dans le canapé, donc, nous passons le plus clair de notre temps assis. Si elle n'est pas la seule coupable, la télé est néanmoins complice de ce manque d'activité physique chronique qui nous ravage la santé à petit feu… Surtout qu'elle s'accompagne de grignotages, quand elle n'est tout simplement pas présente à la table du souper. Manger devant la télé peut sembler anecdotique. Pourtant, saviez-vous que nous ingurgitons en moyenne un tiers de pizza en plus (71 % pour des macaronis au fromage) quand nous sommes devant le poste? Car la télé nous distrait de notre sentiment de satiété et nous bombarde d'incitants à grignoter. Autre fait étonnant: les enfants brûlent significativement moins de calories en regardant la télé qu'en situation de simple repos (où ils se grattent, changent de position). Regarder la télé, c'est donc être encore moins actif que quand on ne fait rien…

Et puis, cela perturbe notre sommeil, élément indispensable à la bonne santé et à la bonne pensée. D'abord parce que, pour pouvoir la regarder, on se couche plus tard (et parfois on se lève plus tôt). Ensuite, parce que l'exposition aux écrans nuit à la qualité de notre repos. Par exemple, les ados qui s'endorment systématiquement devant la télé perdent l'équivalent de trois nuits de repos par mois! Et les jeunes ne sont pas les seules victimes. En 2005, une étude américaine concluait que chaque heure quotidienne de télévision entre 40 et 59 ans correspondait à une augmentation de 30 % du risque de développer la maladie d'Alzheimer, sans qu'on ne puisse encore expliquer les corrélations entre l'une et l'autre…

Toxique, la télé? Et encore, on ne vous a pas parlé de ce qu'on peut y voir. "Regarder la télé nuit en soi à la santé, mais elle est également nocive via ses contenus", affirme Michel Desmurget. Le professeur vise évidemment la violence télévisée, dont les effets sur les enfants et les adolescents ont fait l'objet de plus de 3.000 études. Pourtant, en termes de nombre de "dommages collatéraux" de la téloche, la violence ne détient pas la palme.

Quand on sait que le tabac tue la moitié de ceux qui en consomment (6 millions de morts par an) et que c'est la première cause mondiale de décès évitables, on frissonne en apprenant que l'impact de la télé sur le tabagisme serait plus important que de vivre entouré de fumeurs. Les gens le plus exposés à la télé ont en effet trois fois plus de risques de fumer que les moins exposés.

Chez les ados, le lien entre consommation télévisuelle et l’âge du premier contact avec l’alcool est établi. Et pour les conduites sexuelles à risques, les 12-17 ans qui ont vu le plus de contenus sexuels à la télévision font l'amour pour la première fois en moyenne deux ans avant les jeunes le moins exposés à ces scènes. Or, on sait que la précocité augmente le risque de transmissions de maladies et de grossesses non désirées.

Sevrage cathodique

Face à tous ces résultats scientifiques convergents, Michel Desmurget a choisi, comme 2 à 3 % de gens, de vivre sans télé. "Car, estime-t-il, c'est plus facile de ne pas en avoir du tout que de contrôler son usage." On est bien d'accord: quand elle dort dans un coin, on résiste difficilement, un soir d'ennui ou d'épuisement, à la tentation de la regarder "au hasard". Mais de là à la chasser de notre foyer… Est-ce que, entre 3 h 46 par jour et zéro télé, on ne pourrait pas trouver un compromis, une façon de mieux regarder la télé? Car ses effets sur la santé, s'ils sont effrayants, restent acceptables si on tire le meilleur parti de ce qu'elle a à offrir.

Un peu comme un excellent repas trop riche et trop arrosé. Ça n'est pas bon pour nous, on le sait. Mais qu'est-ce que ça nous fait du bien! Quitte à se surveiller les jours suivants. Au fond, l'idéal serait de choisir avec le même soin notre menu télé. Quels sont les programmes qui nous nourrissent, qui se dégustent, qui affinent durablement notre goût? Et quelles sont les junk-émissions? Comme les chips, la télé conne fait parfois bigrement plaisir, même si on sait que ça ne fait pas trop de bien à nos artères… C'est pas gravissime, sans doute, tant qu'on ne finit pas le paquet (l'intégrale du prime time de Secret Story) systématiquement. La question à se poser est peut-être: qu'est-ce qui vaut la peine de "perdre" 21,8 minutes d'espérance de vie pour la regarder? Gageons que seuls quelques programmes (rigoureusement sélectionnés par Moustique, par exemple…) passeront la rampe.

Cela devrait réduire notre temps de téléphagie et provoquer de sains effets, comme ceux expérimentés par les familles d'élèves français qui ont passé "Dix jours sans écran": des soirée en famille plus paisibles, des débats plus riches à l'école et des enfants qui découvrent ce que ça fait de se coucher quand ils sont fatigués (et pas à la fin d'un programme). Autant d'autres fenêtres sur le monde qui rendent tout son sens à la phrase mythique des Guignols de l'info:"Vous pouvez maintenant éteindre la télévision et reprendre une activité normale".

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