La story: l’ange blond (texte intégral)

La présence de cette fillette blonde dans un camp de Roms a provoqué un emballement médiatique planétaire. Dérives, fantasmes, préjugés: tout y est passé. Un peu moins la vérité.

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Cela devait être une perquisition de routine dans un camp de Roms de la ville de Farsala, dans le centre de la Grèce. Mais en ce 16 octobre, la police est surtout intriguée par la présence de Maria, une fillette blonde dont la peau claire tranche trop nettement avec celle de ses camarades de jeu. Un test ADN confirme leur intuition. Elle n'a aucun lien de parenté avec le couple qui l'élève. Celui-ci se perd d'ailleurs en déclarations contradictoires: ils l'auraient trouvée abandonnée près d'un supermarché des environs. Ou alors c'est un père canadien qui leur en aurait confié la garde. A moins que ce ne soit un couple de Bulgares.

C'en serait presque comique. A croire qu'ils ne s'y retrouvent plus dans le dédale de fraudes sociales qu'ils ont engendré en même temps que leur progéniture: 14 autres enfants, dont dix restent d'ailleurs introuvables, déclarés dans trois villes différentes, parfois à quelques semaines d'intervalle, afin de tromper les services sociaux. Et toucher 2.800 euros d'allocations par mois. En Grèce, c'est possible. Le registre centralisé recoupant les actes de naissance n'existe que depuis cinq mois…

Les Grecs, eux, ne trouvent pas ça drôle. Ils sont à nouveau la risée de l'Europe. Et surtout, ils sont un bon nombre à se méfier des Gitans. L'enquête n'en est qu'à ses premiers tâtonnements que s'ouvre déjà le procès des Roms, ce peuple voleur d'enfants. Pour cette étudiante de l'Université d'Athènes, par exemple, le verdict peut tomber: "Si vous n'êtes pas raciste, vous avez parfois envie de le devenir. Ces gens n'ont pas de sentiments et feraient n'importe quoi pour de l'argent"

Tous les chemins mènent aux Roms

Trois jours plus tard, la presse mondiale s'est emparée du sort de l'enfant perdu. Sous nos latitudes, on pourrait s'attendre à un traitement plus nuancé. Sauf qu'au moment où elle arrive chez nous, l'affaire est déjà profondément corrompue. Maria, en Grèce, est surnommée "L'ange blond". L'expression est trop belle, quand bien même elle recélerait quelque chose de l'ordre de la pureté menacée.

Il n'est d'ailleurs pas interdit d'y ajouter sa touche personnelle. Dans beaucoup d'articles relatant les débuts de l'affaire, la fillette est ainsi décrite comme blonde aux yeux verts, voire gris-vert. Consciemment ou non, deux médias français notoirement ancrés à droite choisissent de raviver les couleurs du scandale. Dans Le Figaro et le quotidien en ligne Atlantico, Maria aura désormais les yeux bleus. Mieux, le même Atlantico, en insistant sur ses deux nattes blondes,achève de refaire le portrait de la gamine en parfaite Gretchen. Chez nous aussi, pour quelques jours, "Maria chez les Gitans" racontera donc en filigrane l'histoire d'une petite Aryenne dans les griffes d'une race barbare.

C'est désormais toute l'Europe qui se met en devoir de traquer ses chères tête blondes égarées. Le 22 octobre, Atlantico , toujours lui, titre: "Un deuxième ange blond découvert dans un camp de Roms en Irlande". Avec comme surtitre "loi des séries". Comme si la fatalité ou un dieu vengeur pouvait frapper les Roms de la même façon que deux avions se crashent la même semaine. On apprendra plus tard que cela ne devait rien au hasard. Après une dénonciation, les autorités irlandaises ont gardé une enfant de 7 ans à la peau claire pendant deux jours, avant que l'analyse génétique ne confirme que la fillette était bien la leur. Le même jour, un enfant de deux ans, toujours en Irlande,  connaît une mésaventure similaire.

Bien plus qu'une quelconque loi des séries, les associations de défense des Roms craignent une chasse aux sorcières dans les camps roms européens. Dans le même temps, dans la ville serbe de Novi Sad, un groupe de skinheads tente d’enlever un enfant de deux ans à son père rom, sous prétexte qu'il avait le teint plus clair que son père. Dans le quotidien britannique The Telegraph, un professeur de l'Université de Dundee rappelle qu'il n'y a plus "aucune raison aujourd'hui de se baser sur l'apparence d'une personne pour déterminer de quelle région du monde elle provient. L'espèce humaine est aujourd'hui bien trop mélangée".

Un cheveu dans la soupe à Dickens

En attendant que l'enquête ne découvre son identité réelle – et alors qu'on ne peut même pas encore affirmer qu'elle ait été enlevée -, l'histoire de Maria prend dans plusieurs médias des allures de roman dickensien. Pour l'un, "l'ange blond était élevé pour être donné en mariage à ses douze ans". Pour l'autre, elle a été "kidnappée pour être vendue".

Certains affirment qu'elle était forcée de mendier dans les rues. Ou de danser devant les familles du camp. Une mauvaise vidéo est diffusée en ligne. On n'y voit strictement rien d'autre qu'une fillette blonde esquisser quelques pas de danse en compagnie d'un couple d'adultes. Ce qui n'empêche pas certains de décrire "Maria, en train de se trémousser le teint pâle, les yeux hagards". La plupart des sites d'information proposent dans leurs sections "lire sur le même sujet" un catalogue du pire et exhument certains articles relatifs à un trafic d'organes d'enfants. Elles sont beaucoup plus consultées que l'interview du professeur Thomas Acton, réputé spécialiste des Roms, dans le Guardian du 22 octobre, quand il affirme qu'on ne connaît aucun cas avéré d'enlèvement d'enfant par des gens du voyage.

Evidemment, l'affaire fascine aussi pour une autre raison. Elle réveille la pire crainte de tout parent: la disparition de leur progéniture. En marge de l'enquête, on apprend qu'un enfant toutes les deux à trois heures disparaît de façon très inquiétante en Europe, soit de 5.000 à 12.500 mineurs.

Maria est-elle l'un de ceux-là? Elle ne figure pas sur les listes d'enfants recherchés par Interpol. Ce qui n'empêche pas l'appel international visant à l'identifier de recueillir en quelques jours à peine quelque 9.000 appels, en provenance du monde entier. Dans un premier temps, seules huit pistes en apparence sérieuses sont retenues. Le 23 octobre, ceux-là sont encore autorisés à y croire et se sont armés d'espoir, de cheveux pour les tests ADN de leur enfant manquant ou de portraits virtuels de celui-ci, vieilli par traitement numérique.

Un espoir pour Maddie

Il y a par exemple ce couple américain du Kansas, qui a cru reconnaître en Maria la fillette qui leur a été enlevée en octobre 2011. Sur les plateaux télé américains, ils racontent leur calvaire, les soupçons qui se sont d'abord posés sur eux, cette chambre vide qu'ils ont laissée telle quelle depuis deux ans. Il y a aussi ce couple de Grecs qui ont perdu une fille à la naissance en 2009, mais dont le corps ne leur a jamais été remis. Après exhumation du cercueil, ils ont trouvé celui-ci vide et estiment aujourd'hui avoir été victimes de trafiquants. Le père a des origines scandinaves. Alors Maria, pourquoi pas…

Pour d'autres parents, c'est une autre forme d'espoir qui reprend le dessus. "Chaque cas d'enfant ou d'adulte retrouvé, comme Natascha Kampusch en Autriche en 2006 ou les séquestrées de Cleveland libérées cette année, est une bouffée d'optimisme pour ces parents dans l'angoisse depuis des années", rappelle une dépêche AFP. On pense évidemment à Maddie McCann, disparue en 2007 au Portugal, dont la justice portugaise va justement relancer le dossier après l'avoir classé il y a cinq ans, à la recherche de nouveaux suspects. 

Enfin, le 25 octobre, la police grecque annonce qu'elle a retrouvé la trace de la mère de Maria dans un autre camp rom, en Bulgarie. Ne pouvant plus en assumer la charge, celle-ci l'avait confiée au couple du camp de Farsala, lors d'un séjour en Grèce. " Tant qu'il s'agissait de l'histoire d'une petite fille du nord enlevée par des méchants pauvres du sud, elle était intéressante" , raille un internaute. C'est vrai, depuis qu'on sait qu'il s'agit d'une enfant très pauvre confiée à des gens qui l'étaient un peu moins, Maria s'est fait oublier des gros titres. On retiendra peut-être juste ceci: les Roms peuvent avoir des enfants blonds.

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