A la rencontre des réfugiés au Kurdistan irakien: « Vous auriez du voir ces regards »

Des otages décapités... Mais aussi des enfants et des femmes. Les récits d'horreur courent les camps de milliers de réfugiés ayant fui l'épuration des djihadistes. Jean-Pierre Martin de RTL et Laurence Brecx de la RTBF en témoignent: cette intervention est justifiée.

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De retour mi-septembre d'un reportage d'une semaine au Kurdistan irakien, Jean-Pierre Martin ne cache pas son émotion. Son dernier reportage au contact des populations "déplacées" par la terreur des djihadistes l'a remué. Pourtant le grand reporter de RTL-TVI en a vu d'autres: les guerres du Liban, de l'ex-Yougoslavie et même le Rwanda. "Je n'avais justement plus entendu de tels récits depuis le génocide rwandais de 1994. Au-delà de la barbarie", assure-t-il.

Quel genre de récits?

Jean-Pierre Martin – Ce sont des mamans qui racontent comment les djihadistes ont décapités leurs fils devant elles avant de jeter leurs têtes à leurs pieds. Ce sont des récits à propos de femmes, même enceintes, éventrées. De femmes lapidées. Des exécutions sommaires… Toutes les jeunes filles sont aussi systématiquement enlevées par les djihadistes et emmenées, d'après certaines sources, dans la province syrienne de Raqqa, le fief des Islamistes. Elles y deviennent des esclaves sexuelles des djihadistes, sont converties et mariées de force. Des milliers de familles sont sans nouvelles d'elles. Le plus troublant dans les témoignages que j'ai recueilli c'est qu'au départ ce ne sont pas tant les djihadistes venus de Tchetchénie, d'Afghanistan ou d'Europe qui ont été les premiers à perpétrer des exactions envers les Yézidis et les Chrétiens mais surtout les Sunnites de leur région, leurs voisins avec qui ils vivent depuis des siècles.

Pourquoi ces témoignages vous semblent crédibles?

J.-P.M. – Vous auriez du voir ces regards! Ils me poursuivent encore. J'en ai des frissons. J'ai senti une vraie sincérité car, par nature, ces populations tant chrétiennes que yézidies manifestent une grande pudeur. Mais là, leur immense souffrance intériorisée était palpable, ils avaient un réel besoin de raconter. Oui, cela m'a ému et bouleversé.  N'importe quel humain,  journaliste ou pas, le serait de la même façon, mais cela n'altère en rien mon sens critique. Je ne remets à aucun moment en cause les témoignages et les récits parce que je les crois. D'expérience, je ressens ce qui est vrai ou ce qui est exagéré. Et je pense que tout ce qu'on m'a dit sera, hélas, en dessous de la réalité.

A-t-on une idée précise de l'ampleur de ces exactions?

J.-P.M. – Non. Amnesty international et Human Rights Watch ont tenté quelques estimations mais on ne dispose encore d'aucune données ou preuves tangibles pour mesurer l'ampleur de la tragédie. Inventorier témoignages et infos est très difficile car toutes ces populations réfugiées, par exemple, au Kurdistan irakien et évaluées à plus de 600.000 personnes, sont éparpillées. Mais il est clair que les personnes assassinées doivent se compter par milliers. On est face à un crime contre l'humanité, un crime de masse. Les vidéos des djihadistes n'en sont qu'un amer avant-goût.

A quoi servent justement ces vidéos d'exactions postées par les djihadistes eux-mêmes, seules preuves matérielles à ce jour de ce qu'ils commettent?

J.-P.M. – A nous terroriser ici en occident mais aussi à imposer la terreur là-bas. Ces déplacés ont fui, souvent dans l'heure et sans rien prendre avec eux, avant même l'arrivée des djihadistes, précédés par cette réputation d'abominables barbares. Leur but est d'épurer toute la région de toutes les minorités qui ne pratiquent pas l'Islam sunnite. Tu te convertis ou tu meurs. Pour eux, tout le reste doit disparaitre, par tous les moyens.

Est-on face à de la barbarie pure, du fanatisme religieux, ou de la propagande terroriste?

J.-P.M. – Le fanatisme religieux est avéré. Quant au déchainement de barbarie, personne ne se l'explique. Si ce n'est que dans la guerre en Syrie, il y a eu une forme de déshumanisation, d'atrocités en atrocités, toutes les normes de civilisation se sont estompées et par contagion les sunnites d'Irak sont dans le même état d'esprit. De plus, le Califat islamique a à sa tête Abou Bakr El-Baghdadi qui a une réputation de férocité extrême.

Une intervention occidentale est donc d'après vous totalement justifiée?

J.-P.M. – Plus que jamais. Tous les responsables officiels kurdes ou des combattants peshmergas insistent: "si vous, occidentaux, laissez faire, il y aura d'autres contagions dans la région, ensuite, c'est vous qui trinquerez car entre ici et l'Europe les passerelles djihadistes sont multiples. Ce qui se joue ici, c'est aussi votre sécurité future". Moi, personnellement, je puise ma certitude de la justesse de cette intervention dans les visages et les regards vides de tous ces traumatisés réchappés de l'horreur, de tous ces gens détruits que j'ai croisé et que je n'oublierai jamais. Ils nous implorent: "protégez-nous".

Pourquoi l'intervention occidentale, est-elle plus justifiée aujourd'hui? Elle aurait déjà pu s'effectuer lors de la guerre en Syrie, tout aussi dégueulasse?

J.-P.M. – Dès l'instant où c'est une question de vie ou de mort pour plusieurs centaines de milliers de personnes, en majorité des civils, il n'y a plus à se poser de question, il faut intervenir. On ne peut être indifférent et fermer les yeux. On l'a trop fait. Il y a déjà 1,8 millions de déplacés dont la plupart ont vécu d'indicibles souffrances, en particulier les Yézidis. On ne peut pas les laisser se faire exterminer sous nos yeux sans lever le petit doigt. Alors oui, il fallait sans doute aller désamorcer plus tôt cette bombe irako-syrienne. Et oui, il est paradoxal, que la coalition internationale englobe Qatar, Arabie Saoudite, ou même Turquie, pays qui ont armé, financé, et fermé les yeux sur la dérive sectaire et radicale des djihadistes en Syrie. Et oui, on savait depuis  plus d'un an que les djihadistes syriens préparaient une invasion de l'Irak et du Kurdistan main dans la main avec les tribus sunnites du nord de l'Irak…

C'est quoi l'argument massue pour encore convaincre les les sceptiques à une intervention occidentale là-bas?

J.-P.M. – Ce qui se passe là-bas nous concerne, vraiment, sinon nous allons à notre tour être percutés par ce radicalisme mortifère. Il faut nous en prémunir et surtout porter secours à ces populations parce qu'ils font partie de notre monde, de l'humanité menacée par la barbarie. A un degré rarement atteint dans l'histoire récente.

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