La Morna: Rhum-Sodade

La misère serait moins pénible au soleil. Les musiques sucrées sont aussi une belle consolation. La preuve cette semaine par Cesaria Evora que Stromae ressuscite dans le dernier tube de l'été.

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Même dans ses déclarations d'amour, Stromae refuse les mots doux. Son Ave Cesaria est rude parce que Evora est là, tout entière, avec sa vie qui faillit ne rimer à rien mais finit en chansons mondialement célébrées. Et donc l'alcool, les cigarettes, la laideur dans le regard des autres, avant la gloire et le surnom de "diva aux pieds nus" décrochés à cinquante ans… En une quinzaine d'albums vendus à cinq millions d'exemplaires, elle est devenue l'artiste africaine la plus populaire de tous les temps. Elle a surtout fait exister le Cap-Vert, son petit pays de lave si désespéré que deux tiers du million de Cap-verdiens vivent à l'étranger. Ces îles arides à 600 km au large de Dakar sont même devenues une destination touristique.

L'archipel servit longtemps de relais maritime. Comme on n'y était plus en Europe, pas tout à fait en Afrique, ses traditions empruntèrent aux deux continents. La morna, languide et triste, tient des chansons des marins anglais et surtout du fado des colonisateurs portugais. La morna, c'est du blues ou de la saudade brésilienne en crioulou (créole cap-verdien). Les autres genres (funana, batuco, finaçon) doivent davantage aux rythmes africains. Au milieu, la coladeira, presque aussi sombre que la morna, mais plus déhanchée. Les chansons les plus connues d'Evora appartiennent à ce style irrésistible (Sangue De Beirona, Petit pays, Angola et même l'emblématique Sodade). Mais la vie de la Cize est une morna qui raconte la pauvreté (un père mort trop tôt), le départ (ses frères émigrés pour nourrir la famille de leur exil), la débrouille (dès 16 ans, elle chante dans les bars puis à la radio, contre un peu d'argent, un repas, beaucoup de rhum). Lassée d'être exploitée, dans un Cap-Vert désormais indépendant, elle se terra dix ans auprès de sa mère qui la crut envoûtée.

Quand elle se remet à chanter, c'est d'abord à l'étranger où José Da Silva, Cap-Verdien exilé à Paris, la découvre et lui permet d'enregistrer sans dénaturer l'âme délicate de la morna. Cesaria Evora, enfin, arrête l'alcool et reprend son destin fabuleux: être la voix du Cap-Vert. Ce mercredi 27 août, elle aurait eu 73 ans. Elle avait une fierté: avoir été libre sa vie durant, sans mari malgré plusieurs enfants. Elle n'avait qu'un regret: avoir été reconnue si tard. C'est peut-être ce temps perdu qui, pendant dix ans, la fit remettre au lendemain une retraite que, de plus en plus fatiguée, elle se promettait toujours. La musique cap-verdienne est-elle morte avec elle en décembre 2011? En tout cas, tous les noms recommandables restent dans son ombre: Teofilo Chantre ou Tito Paris qui composèrent pour elle, Luza ou Mayra Andrade qui chantèrent avec elle. Ou même le vénérable Zé Luis, découvert comme elle, après un long purgatoire.

Au centre de Mindelo, sa maison va devenir un musée. On écoutera encore longtemps sa langue ronde, plaintive, incompréhensible, mais que tous nous comprenons, le cœur étrangement consolé. Ses premiers enregistrements ont été publiés, un bel album posthume est sorti… Mais le témoignage le plus poignant est à la fin d'un dernier duo avec Caetano Veloso. En guise d'adieu, s'échappe un rire qui est son rire de petite fille. La grâce est parfois de ce monde.

3 indispensables

Cesaria Evora: "Anthologie" (2 CD)

Teofilo Chantre: "Rodatempo"

Lura: "Best of"

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