La méthode Jessica Chastain

De Tree of Life à A Most Violent Year en salles cette semaine, l'Américaine est actuellement de tous les bons coups. Portrait et concours.

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Jessica Chastain cultive l'art du silence. Parler avec parcimonie obéit, chez elle, à  un cérémonial: allongée, pieds nus, ses escarpins soigneusement disposés dans le coin de son appartement du Waldorf Astoria à New York, un immense sourire aux lèvres, comme si s'alanguir lui permettait d'obtenir, en contrepartie, la maîtrise rigoureuse de son langage. "Nous ne sommes pas là, tous les deux, pour parler de tout et n'importe quoi, n'est-ce pas?" "Tout et n'importe quoi", dans la langue de la vedette de A Most Violent Year de J.C. Chandor, Interstellar de Christopher Nolan, Zero Dark Thirty (2012) de Kathryn Bigelow et Tree of Life (2011) de Terrence Malick, désigne ce qui échappe à son travail, impropre à une conversation, forcément vulgaire et, de fait, hors sujet.

L'art du plaisir

Parler juste, et avec parcimonie, relève d'une éthique de vie. Définie depuis son audition pour intégrer Juilliard, la prestigieuse école d'art dramatique et de musique new-yorkaise à la fin des années 1990. L'actrice avait choisi, pour cette épreuve, d'interpréter le monologue de Juliette où l'amoureuse éperdue se languit de voir arriver Roméo. Il y avait deux manières d'aborder le texte de Shakespeare. Tout d'abord en le récitant à la lettre. "Dans ce cas, Juliette apparaît en vierge professionnelle et son monologue ressemble à de l'eau tiède", se souvient la candidate. Ou – de loin la meilleure option – en redonnant au monologue toute sa charge sexuelle, pour façonner une Juliette incarnée, guidée par ses pulsions. "Shakespeare retrouve alors sa force métaphorique. Comment comprendre autrement cette phrase: 'Viens, nuit solennelle, matrone au sobre vêtement noir apprends-moi à perdre, en la gagnant, cette partie qui aura pour enjeux deux virginités sans tache'? L'idée d'un cheval au galop pour décrire l'arrivée de Roméo, et d'une nuit dont on attend désespérément la tombée, c'est tout sauf du roman rose, c'est la définition parfaite d'un orgasme." Jessica Chastain a joué Juliette comme une adolescente de 14 ans incapable de maîtriser ses hormones, excitée et en sueur à la perspective de perdre sa virginité.

À la fin de son audition, le patron du programme d'art dramatique de Juilliard, Michael Kahn, lui demanda si elle avait pris du plaisir. "Encore plus que ça", répondit la candidate. À cet instant, elle comprit qu'elle intégrerait cette école. En raison du plaisir exprimé et revendiqué. Mais aussi parce qu'elle était entrée dans une zone où personne d'autre n'osait aller. Elle ne se révélait pas meilleure que les autres. Juste différente.

La suite dans le Moustique du 4 février 2015

A most Violent Year

Réalisé par J.C. Chandor. Avec Oscar Isaac, Jessica Chastain, David Oyelowo – 125’.

Entre western urbain, film de gangsters et chronique disséquant le fantasme du rêve américain sans anesthésie, ce film se pose comme une impeccable et implacable réussite. Dans le genre, on n’avait plus rien vu d’aussi brillant et éprouvant pour les nerfs depuis les références du genre: Mean Streets de Martin Scorsese et The Yards de James Gray. Nous sommes à New York en 1981. L’année la plus violente qu’ait traversé la ville. Où se dessine le destin d’un immigré qui tente de se faire une place dans le business du pétrole. Mais son ambition se heurte à la corruption et à la violence galopante menaçant de détruire tout ce que lui et sa famille ont construit. Oscar Isaac est impressionnant de conviction dans le rôle du self-made-man dont l’ambition prend parfois le pas sur la morale. Tandis que son épouse, Jessica Chastain, sorte de vamp au foyer, fascine par son double jeu de partenaire en affaires mais adversaire une fois l’intimité du foyer retrouvée. Bilan: entre manipulations diverses et trahisons variées, ce Most Violent Year vise juste et frappe fort. Impressionnant! – F.V.

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