La majorité sexuelle à 14 ans, une bonne idée?

Le PS et le SP-A ont déposé une proposition de loi pour abaisser la majorité sexuelles à 14 ans sous certaines conditions.L'idée n'enchante ni le gouvernement, ni les parents, ni les psys et, plus surprenant, ni les ados eux-mêmes. Parce que entre sexe et amour, ils choisissent définitivement l'amour...

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Pour résumer (fortement), les lois en application d'aujourd'hui disent: une relation sexuelle consentie sera considérée d'office comme un viol si la victime a moins de 14 ans et comme un attentat à la pudeur si elle a entre 14 et 16 ans. Deux qualifications pénales sanctionnées de lourdes peines de prison – même si le juge jugera les situations au cas par cas – qui ne seraient pas en phase avec la réalité des jeunes d'aujourd'hui.

On peut toutefois se demander si, dans le contexte socioéconomique actuel, cet ajustement juridique est vraiment "la" priorité. "Certainement pas, s'emporte Pierre-André Hallet, président de l'Union francophone des magistrats de la jeunesse (UFMJ).C'est démagogique, c'est de la poudre aux yeux. Il y a bien d'autres urgences dans le domaine de la justice!" Certains soupçonnent même la publicité faite autour de cette proposition de servir de diversion, face aux premiers pas disons "balbutiants" (et on reste poli) de la suédoise. Le nouveau ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V) s'en défend. "Le débat à ce sujet doit encore être mené au sein du gouvernement, nous ne pouvons donc pas encore nous exprimer sur les options ou les modalités. Anticiper le débat ne se justifie pas" , a déclaré son cabinet.

N'empêche, lâchée dans la presse, la question de la majorité s'est invitée dans les sujets de conversation, aussi bien chez les jeunes eux-mêmes que chez leurs parents, perplexes, voire inquiets. Que pensent les ados de cette proposition? Sont-ils vraiment plus précoces et moins romantiques que nous à leur âge? Témoignages.

Pas assez mûrs

"Pour moi, majorité sexuelle sous-entend maturité sexuelle, dit Ludivine, maman de trois ados de 17 à 12 ans. Or à 14 ans, on n'est pas assez mûr pour donner un consentement éclairé. Je le constate chez mes enfants, mais aussi chez leurs copains." Véronique, qui a, elle, un fils de 15 ans et une fille de bientôt 12 ans, trouve carrément l'idée délirante. Ce qui la choque aussi, c'est d'imaginer qu'un homme de 40 ans puisse, sans être inquiété le moins du monde, avoir des relations sexuelles avec une fille de 14 ans…

"Dégueulasse!" , réagit du tac au tac Emma, 14 ans, à cette idée. Pour Véronique, le contexte d'hypersexualisation actuel sert de prétexte à cette loi dangereuse. Car la popularisation du porno, notamment, fait supposer au législateur que les jeunes font l'amour plus tôt qu'avant. Est-ce vrai?

On nous répète que l'âge moyen du premier rapport est stable depuis des années, autour de 17 ans, un peu moins pour les filles, un peu plus pour les garçons. Pourtant, le discours de certains jeunes laisse penser qu'ils commencent bien plus tôt. D'après une enquête flamande, un quart des ados de 14 ans auraient déjà fait l'amour. Comme ces trois Bruxelloises, d'apparemment 14 ou 15 ans, qu'on a entendues énumérer sans pudeur leurs partenaires sexuels dans le tram… devant les passagers médusés. L'une d'elles compte dans sa tête avant de décréter: "Je dirais 20, 30…Et avec machin c’était trop bien… Hé les filles, vous êtes déjà allées chez le gynéco? Moi ça m’a fait de l’effet!" Réalité ou bluff? On a du mal, en tout cas, à imaginer la scène à l'époque de notre propre adolescence.

Des mots crus… 

"Quand j'entends des gamins de 10 ans dire: "Comment va ta belle-sœur?" "Bien. Elle m'a sucé la bite, hier", je suis choquée" , rapporte Soan, 19 ans, qui anime des stages pour enfants de 5 à 17 ans. Des exemples du genre, elle en a à la pelle… Du coup, entendre un gosse de neuf ans qui, prenant la voix d'outre-tombe de Dark Vador, lance comme une bonne blague: "Je suis ton père. Et j'ai léché la chatte de ta mère!" l'étonne à peine. "Quand j'avais 14 ans, on sortait à peine des Barbie… Aujourd'hui, beaucoup de filles de cet âge sont déjà beaucoup plus loin."

Pour Soan, cette dérive est parfaitement illustrée par la fameuse "affaire Saint-Michel", quand cinq élèves de ce collège bruxellois très huppé avaient été exclus pour un gang bang (relations successives de quatre garçons avec une seule fille) pendant une retraite spirituelle, en janvier dernier. Un fait "exceptionnel" avait-on tenté de se rassurer, à l'époque. Mais complètement banalisé par beaucoup d'ados… En témoigne cette scène rapportée par Ludivine. Dans l'espoir d'ouvrir le débat, elle avait demandé à son fils de 17 ans s'il aurait participé à la partouze. Réponse cash et provocatrice de l'ado: "Ben, de toute façon, visiblement, tous les trous étaient occupés". On est loin de l'ambiance des Choristes…  

Il suffit d'écouter les émissions radio où ils racontent leurs histoires, leurs blagues ou demandent des conseils à Difool (Skyrock), Enora (Virgin Radio) ou Cauet (NRJ) pour se rendre compte que nombre d'ados raffolent du graveleux, voire du franchement hard. Peut-être est-ce la façon la plus facile pour eux de parler de sexe avec des adultes. "Ils n'aiment pas parler de ça avec leurs parents", remarque le psychiatre Philippe Van Meerbeeck (voir cadre). "Si on commence à en parler, ils nous posent des questions, essaient de savoir où on en est, témoigne Lucas, 15 ans. Si on ne dit rien, ils ne nous en parlent pas." Les ados en parlent donc surtout dans la cour de récré, où "les mots du sexe sont surtout utilisés pour l'humour et les insultes", explique Lucas.Mais que révèle ce discours crâneur? Que, comme à chaque génération, les ados trouvent de nouvelles façons de faire ce qu'ils font le mieux: provoquer? Ou que réellement, derrière ces mots crus, se cachent des pratiques plus hard et plus précoces qu'avant? 

" On le fait de plus en plus tôt, affirme Lauranne, 16 ans. Plus qu’à votre époque, c’est hypocrite de le nier." Pourtant, un élément frappe dans les témoignages que nous avons recueillis. De manière générale, les ados sont persuadés que leur génération fait l'amour plus tôt qu'avant et un peu n'importe comment… Par contre, ces clichés ne concernaient personnellement aucun de la dizaine d'ados que nous avons interrogés. En un mot, "les autres font du sexe. Mais moi, j'attends l'amour, je rêve de douceur, de prendre notre temps". "Parce que la première fois, on s'en souvient toute sa vie, dit Soan.Et si c'est raté, on s'en souvient aussi toute sa vie…"

… et des mots doux

Lucas nous avoue être choqué quand il entend des copains dire "Ma première fois, je me fous de savoir avec qui c'est. La dernière des connes fera l'affaire". "Mais je ne dis rien parce que beaucoup de gens pensent comme ça, dit-il.Pour les filles, c'est différent, la première fois compte plus parce qu'elles "reçoivent". Moi, je n'aurais pas envie de me précipiter, mais d'attendre la bonne personne." Pour Lauranne, 16 ans, c'est la confiance en l'autre qui prime."Je ne devrais pas forcément être amoureuse. Ça pourrait être un ami en qui j'ai confiance. S’il y a du respect de la part des deux, pas de problème."

Loin des clichés sur les virginités perdues par accident un soir de binge drinking, beaucoup d'histoires sont somme toutes assez romantiques. "On a envie tous les deux mais il faut trouver le bon moment, le bon endroit, explique Alicia, 17 ans, dont le copain en a 18.Un samedi après-midi, ses parents sont partis au cinéma et nous ont laissé la maison… Mais trop peur qu’ils débarquent, on était bloqués. Plus tard on est partis en week-end à la mer avec des potes. On dormait tous par terre dans le salon, dans des sacs de couchage. On était super-excités tous les deux, on s’est fait des papouilles. Mais pas plus, à cause des autres."

Les autres, justement. Quand on est ado, c'est le nerf de la guerre. Leur avis compte. Et sur le subtil échiquier des réputations, il ne faut coucher ni trop tôt, ni trop tard.  "Les filles qui ont couché avant 15 ans n'en parlent pas trop parce que ça fait un peu "prostituée", dit Lauranne. Mais après 15 ans, c'est un signe de popularité." Maud, du haut de ses 15 ans, se sent prête à le faire avec son copain. Elle en a envie. "Mais j’ai l’impression que c’est mal, alors je freine. J’ai peur qu’on me prenne pour une grosse nympho ou quoi." Car à l'école, "c'est le genre d'info qui circule", "ça se sait d'office", nous assure-t-on. Anna, par exemple, nous parle de cette fille de première secondaire qui avait couché avec un garçon de troisième année. "Tout le monde le savait, se souvient-elle. Mais moi, je n'aimerais pas que toute l'école soit au courant." A moins que ça ne soit justement le but, comme cette fille, devenue adulte, qui lors de sa première fois (ratée) à 17 ans avec un inconnu pensait "moins à ce qui était en train de se passer qu'au fait que j'allais pouvoir le raconter aux copines. Parce que c'était un peu la course à la première fois".

Une course à la première fois

Cette course, cette première fois qu'on exécute pour pouvoir poster "Ça, c'est fait" sur son mur Facebook, est réelle. "En fait, avant un certain âge, c’est mal vu de l’avoir déjà fait , dit Séverine, 18 ans. Et après un certain âge c’est bizarre aussi d’avoir encore rien fait." Soan parle, elle, d'une sorte de concours où "tout le monde se met la pression pour ne plus être puceau". "Placer la majorité sexuelle à 14 ans, ça va revenir à dire que c'est l'âge normal pour faire l'amour pour la première fois, s'inquiète Véronique.Ça va les inciter à passer à l'acte plus tôt." Or, selon Ludivine, ce n'est pas parce qu'ils regardent du porno plus jeunes qu'ils ont plus de maturité sexuelle. A 14 ans, sa fille doit aller à son premier rendez-vous chez le gynéco et s'inquiète de savoir s'il y aura un examen interne… "Elle n'est pas prête pour une relation sexuelle" en déduit sa mère. Lucas, 15 ans, est également contre cette loi. "Si j'étais en couple et que ma copine avait très envie de faire l'amour, je ne sais pas si je saurais dire non, même si je ne me sens pas prêt."

Ce que dit la loi. Pour l'instant… 

• Avant 14 ans. Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit et par quelque moyen que ce soit est considéré comme un viol. Peu importe qu'il y ait eu ou non consentement de la victime et peu importe l'âge de l'auteur. S'il a moins de 18 ans, l'auteur peut être condamné par le tribunal de la jeunesse à une mesure éducative: réprimande, accompagnement éducatif, prestation éducative et d’intérêt général… voire placement dans les cas les plus graves. S'il est majeur, il risque une peine de prison de 15 à 20 ans si la victime a moins de 14 ans et de 30 ans si elle a moins de 10 ans. A savoir: il n'y aura poursuites que dans le cas où une plainte est déposée (le plus souvent par les parents de la victime).

• Entre 14 et 16 ans. Si la victime n'a pas consenti volontairement et consciemment à la pénétration sexuelle, il y a viol. Si elle y a consenti, il y a quand même, aux yeux de la loi, un attentat à la pudeur. Un auteur de plus de 18 ans risque un emprisonnement de 5 à 10 ans. S'il est mineur, il pourra être renvoyé devant le tribunal de la jeunesse. Cependant, les condamnations sont assez rares: les relations sexuelles librement consenties entre jeunes de plus de 14 ans sont, en général, tolérées. C'est d'ailleurs pour clarifier ce flou juridique (on ne peut savoir à l'avance si un juge le tolérera ou non) que le gouvernement propose d'abaisser l'âge de la majorité sexuelle à 14 ans dans tous les cas.

• Entre 16 et 18 ans. Le jeune est considéré comme majeur sexuellement, mais reste mineur civilement. Il reste donc sous l'autorité de ses parents qui peuvent, notamment, exercer un contrôle sur ses relations.

• Et les photos? Peu importe l'âge, il est illégal de posséder (délit) ou de diffuser (crime) des imagesà caractère pornographique, impliquant ou présentant des mineurs. Si l'auteur est mineur, il sera renvoyé devant le tribunal de la jeunesse. A savoir: le sexto, message à caractère sexuel n'est pas interdit, peu importe l'âge. 

L'avis du magistrat

"Le législateur a introduit une forme de gradation", explique Pierre-André Hallet, président de l'Union francophone des magistrats de la jeunesse. Si les relations sexuelles sont théoriquement interdites avec un mineur de moins de 16 ans, il a estimé que c'était "moins grave" si la victime avait entre 14 et 16 ans (attentat à la pudeur) que si elle en avait moins de 14 (viol). La sanction pénale est moins forte. "On sent bien que le législateur ne savait pas trop quoi faire et qu'il a pris cette option chèvre-choutiste complètement loufoque. Plutôt que de travailler sur une gradation sur la question du consentement, on a instauré une gradation dans la qualification pénale, attentat à la pudeur plutôt que viol. Sauf que ça n'a pas de sens: s'il y a pénétration, c'est soit un viol (pas de consentement), soit rien du tout (consentement). Mais ça ne sera jamais un attentat à la pudeur dans lequel, par définition, il n'y a pas pénétration."

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