La majorité sexuelle à 14 ans? « Un message désastreux »

Pour le psychiatre Philippe Van Meerbeeck, placer la majorité sexuelle à 14 ans prouve non seulement que notre société connaît mal ses ados, mais risque aussi de les mettre sous pression.

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Notre expert

Philippe Van Meerbeeck est psychiatre et psychanalyste. Il a créé le département Adolescent et jeunes adultes du centre de guidance de l’UCL ainsi que le Centre thérapeutique pour adolescents.

 

Que pensez-vous de l'idée d'abaisser la majorité sexuelle de 16 à 14 ans?

Philippe Van Meerbeeck – Les gens qui proposent ça ne connaissent pas les adolescents de 14 ans! Entre 12 et 15 ans, les garçons et les filles n'ont pas du tout la même maturité. Il y a un décalage d'environ deux ans entre une fille de 14 ans et un garçon de 14 ans. Ça s'équilibre autour de 16 ou 17 ans, ce qui est d'ailleurs l'âge moyen du premier rapport depuis vingt ans. Les garçons et les filles sentent bien qu'ils ne sont pas vraiment prêts avant. Ce n'est pas qu'ils n'en ont pas envie, mais ils ont terriblement peur d'aller vers l'autre, de déclarer leur flamme, de s'aventurer dans une intimité amoureuse. Garder la majorité sexuelle à 16 ans semble plus en phase avec la réalité.

Justement, c'est pour mieux "coller" à la nouvelle réalité des jeunes que certains proposent ce changement…

P.V.M. – Quelle réalité? Des rapports sexuels entre adolescents du même âge entre 12 et 15 ans sont hautement improbables. Une fille de 14 ans peut être attirée par un mignon de 16-17 ans, qui lui ne s'intéressera pas à une petite. Mais elle sera très rarement attirée par son copain de banc qui est boutonneux, immature. Et si les garçons de 14 ans rêvent de leurs copines de classe, ils n'ont quasiment aucune chance.

A 14 ans, certaines filles donnent l'impression d'être déjà presque des femmes…

P.V.M. – Physiquement, elles sont harmonieuses plus tôt que les garçons. Mais dans ce corps, elles restent encore souvent des petites filles sur le plan affectif. Leur  appétence érotique et leur envie de s'épanouir dans leur féminité sont encore embryonnaires.

Pour vous, une telle loi enverrait un mauvais message aux adolescents?

P.V.M. – C'est vraiment un message désastreux. Ça va créer de l'angoisse: pour être conformes à l'image qu'on a d'eux, ils doivent à tout prix être actifs sexuellement à un âge où ils en sont incapables. Les précipiter dans la sexualité alors qu'ils sont immatures risque d'entraîner des expériences douloureuses, décevantes, fâcheuses. Il y a des conséquences: l'échec amoureux reste un des premiers facteurs de risque de suicide chez les jeunes. 

Les adultes se trompent en pensant que le porno et l'hypersexualisation ambiante ont "désacralisé" la première fois de leurs enfants?

P.V.M. – Aujourd'hui, l'accès au porno, surtout pour les garçons, est assez facile, dès 11, 12 ou 13 ans. Mais ce qu'ils voient dans le porno n'est pas du tout en écho avec leur envie d'aimer. Le grand malentendu est là: ils ont envie d'aimer plus que de baiser! Les adultes ont du mal à le comprendre parce qu'ils projettent sur eux une sorte de fantasme de libération sexuelle en disant: "Nous, à leur âge, si on avait pu, qu'est-ce qu'on se serait fait plaisir!" Ils ont oublié comment ils étaient à 14 ans.

Du coup, les parents sont à côté de la plaque quand il s'agit de parler de sexe à leurs enfants?

P.V.M. – Ils ne doivent pas leur parler de sexe, mais de ce que c'est d'aimer quelqu'un. Leur parler de tissus, de muqueuses et de liquide séminal, c'est catastrophique. C'est une mise à plat d'un mystère qui les anime très fort et dont ils ont envie qu'on leur parle avec de la poésie. Chez eux, sentiments et sexe sont extrêmement associés. A tort ou à raison, car ils vont peut-être découvrir qu'on peut désirer quelqu'un qu'on n'aime pas ou ne plus désirer quelqu'un qu'on aime. Les parents doivent leur parler d'amour et surtout ne pas résumer leur mouvement amoureux à des pulsions sexuelles.

Quand on parle de majorité sexuelle, on pense surtout à la protection des filles. Mais un garçon de 14 ans est aussi immature sexuellement…

P.V.M. – Il peut y avoir effectivement des garçons violés par des filles. Il y a des filles qui sont un peu lobotomisées par le discours ambiant et qui ont aussi traîné sur des sites pornographiques ou vu beaucoup de scènes de coucheries. Quand on voit les situations banalisées par une série comme Game Of Thrones (sadomasochisme, violence cruelle, inceste), c'est inquiétant. Comme "être vierge, c'est ringard", certaines demandent à des copains de classe de coucher avec elles. Mais eux, ils sont vraiment décalés et immatures. A cause des films pornos, ils ont peur de qu'on attend d'eux. Ils n'ont pas encore assez confiance en eux pour ce type d'expérience sans le vivre avec beaucoup d'angoisse. Certains garçons sont vraiment traumatisés par la surenchère de filles de leur âge qui sont dans une autre attente qu'eux. 

Retrouvez cette interview dans le cadre du dossier "Le sexe à 14 ans" dans le Moustique du 29 octobre 2014

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