La maison des mamans perdues

Derrière une porte anonyme de La Louvière, des femmes battues, parfois avec leurs enfants, trouvent refuge. Le temps de se reconstruire, après qu'un homme eut tenté de toutes ses forces de les détruire. Nous y avons passé une journée.

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L'adresse est secrète. Pour que les femmes, parfois accompagnées de leurs enfants, qui franchissent le seuil de cette maison puissent enfin se sentir en sécurité. "Il" ne les retrouvera pas tout de suite. Et s'il y parvient, elles seront protégées par les discrètes grilles devant les fenêtres. Si la porte de ce foyer pour 24 femmes et enfants victimes de violences conjugales et intrafamiliales n'ouvre pas sur le paradis, au moins, elle se referme – un temps – sur l'enfer. Elles ont fui, avec parfois seulement les vêtements qu'elles portaient sur le dos et un jouet pour le(s) gosse(s). Le refuge dispose d'un stock de vêtements récoltés par l'ASBL Utopie. Il n'existe que trois maisons du genre en Fédération Wallonie-Bruxelles: à Bruxelles, à Liège et ici, à La Louvière. 

Ce centre, créé par Solidarité Femmes, réseau d'ASBL qui luttent contre les violences conjugales, existe depuis 1980. Si le mystère autour de sa localisation subsiste depuis tout ce temps, c'est notamment grâce à la solidarité et à la discrétion des voisins. "Ils nous aident bien", explique Josiane – "Jojo" – Coruzzi, qui travaille ici depuis 27 ans dont neuf en tant que directrice. "Un jour, un homme violent avait trouvé l'adresse et faisait un scandale devant la porte, mais un voisin s'est interposé", se souvient-elle. Car, malgré les précautions, il arrive que les conjoints retrouvent la trace de leur victime.

L'ex-compagnon de Nadine (*), 51 ans, par exemple. Pendant les premières semaines où elle avait trouvé asile derrière ces murs, il lui envoyait des SMS: "Je suis sur le trottoir d'en face". "J'y allais sans le dire aux travailleuses, confie Nadine.Il me faisait toujours le même signe avec son index, qui signifiait "Viens ici!"." Elle nous montre une toile, peinte dans la petite chambre qu'elle partage avec Agnès. "Là, on voit sa main à lui, avec son fameux geste. Là, c'est moi, qui lui fais un doigt d'honneur. Il peut aller se faire voir: je lui ai donné une seconde chance, mais il a recommencé ses bêtises. Maintenant, c'est fini." Une autre toile représente une prison où "il" reste enfermé alors qu'"elle" s'échappe, évanescente, à travers les barreaux. Pourtant, pour l'instant, c'est elle qui se retrouve derrière des grilles, dans sa chambre de 6 m2avec Agnès, qu'elle ne connaissait pas à son arrivée. Pas trop difficile, la cohabitation? "Ça va, on s'adapte", dit Nadine. Son ton nous rappelle que pour survivre, ces femmes ont été obligées, pendant des années, de "s'adapter", à se faire le plus petites possible pour éviter les colères maritales.

C'est notamment pour cette raison que la coupure avec l'extérieur est fondamentale, du moins dans un premier temps. "La maison doit être un espace de paix pour réfléchir à l'avenir sans pression", explique la directrice. Ce temps hors emprise du conjoint s'est cependant raccourci. Dans les années 1980, une femme pouvait compter sur au moins une semaine de tranquillité. "Aujourd'hui, avec les GSM, leur conjoint les appelle dans l'heure." Excuses, chantage, menaces de suicide ou de représailles… Il demande à parler aux gosses et pleure au bout du fil.

Les séquelles des enfants

"La plupart du temps, les enfants ne sont qu'un moyen de la récupérer, elle" , explique Josiane Coruzzi. Malheureusement, qu'ils en soient les victimes, les témoins ou les instruments malgré eux, les enfants sont toujours partie prenante des violences conjugales. Elles les marqueront à vie, même si les séquelles seront fonction de la rapidité avec laquelle on les en sort. "Tous ceux qui arrivent chez nous en ont, même quand ils débarquent quelques jours après leur naissance." Cauchemars, régressions (pipi au lit), phobies, angoisse permanente, repli sur soi ou hyper-agressivité… "Aucun n'est serein."

La petite dizaine d'enfants qui circulent joyeusement dans la maison, en ce mercredi après-midi, ressemblent pourtant à n'importe quels gosses. Pendant que nous discutons avec "Jojo" à la grande table, Aïcha griffonne sur un dessin destiné à sa maman. Dans le canapé, trois petits de cinq ou six ans sont penchés sur l'écran d'un smartphone où défile un dessin animé. Une jeune femme passe, un nourrisson dans les bras. "Il s'appelle Lucas, il a trois semaines", sourit-elle. Quand on la complimente, elle rayonne même si, en fait, ce bébé n'est pas le sien. Car ici, les enfants sont élevés en collectivité. "A l'africaine", sourit une travailleuse sociale.

"Vous avez bien choisi votre jour, nous glisse une assistante sociale. Mercredi, c'est le jour des frites." L'équipe nous fait une place à la grande table où les assiettes préparées par Sevim et Marilyne, une ancienne hébergée, nous attendent. Josiane travaille ici depuis 27 ans, Veronica, depuis 14… Cette longévité, garante de la stabilité de la structure, est surprenante quand on connaît l'exigence de leur travail. Des situations lourdes, un accueil 24 h sur 24 (on nous montre le petit lit pliant, dans le coin du bureau), les confrontations, parfois musclées, avec les auteurs… "Le secret, c'est la cohésion de l'équipe", dit Josiane. En tout, elles sont une quinzaine. Uniquement des femmes… "Oui, je cherche à embaucher des hommes, mais je n'en trouve pas. Un homme qui soit doux, mais qui donne des limites justes, ce serait très positif pour les enfants. Et pour les femmes aussi, parce qu'elles n'ont plus été traitées d'égal à égal par un homme depuis longtemps."

La coéducation

Anna, la responsable du nettoyage, entre dans la pièce principale avec Edell, une petite fille de 14 mois, dans les bras. Elle dit à la mère, avec une sorte de tendresse brute: "Tiens-la ou mets-la dans sa chaise, Jeanine! Faut pas qu'elle aille dans le couloir, elle va se blesser". Edell est trop petite pour comprendre le panneau affiché près de la porte: "Tu es un enfant, tu as le droit de jouer, de rire, de t'amuser, de chanter, de danser… Mais pas n'importe comment, il y a des règles à respecter. Les voici…"

"Nous essayons de remettre du cadre, pour les enfants et même pour les mères" , explique la directrice, qui parle de "coéducation". Elles ont elles-mêmes tellement été confrontées à l'arbitraire qu'elles ne parviennent pas à imposer de justes règles à leurs enfants. Souvent, elles n'osent pas poser les limites, parce qu'il y a confusion dans leur esprit entre autorité et violence. "Ici, chaque fois qu'il y a un franchissement de limite par un enfant, nous jouons le rôle du coparent, explique Josiane. On délibère avec la mère, devant l'enfant, de ce qui a été fait et de la réponse à donner. On essaie d'aider les femmes à retrouver un cadre d'autorité parentale partagée."

Edell, la petite de tout à l'heure, est ici chez elle. Littéralement, puisqu'elle est arrivée à cinq jours seulement. Son père, qui séquestrait et battait sa mère, a poignardé un homme derrière lequel elle s'était réfugiée, en pleine rue. C'était le jour prévu de l'accouchement. Il l'avait autorisée à sortir uniquement pour qu'elle retire à la banque l'argent de la prime de naissance. Aujourd'hui, Jeanine a repris des études et a trouvé un petit appartement, aménagé grâce à des dons de meubles et aux mains bricoleuses de Linda, "notre homme à tout faire". Pour la première fois de sa vie, Edell va donc vivre seule avec sa mère, qui appréhende cette autonomie. "Ça fait un an et demi que je n'ai plus mis les pieds dans une cuisine, j'espère que je vais retrouver les gestes", confie Jeanine. Mais ce qui l'inquiète surtout, c'est que le père d'Edell les retrouve. "S'il a pu poignarder un homme à côté de moi, il peut me tuer", dit-elle en fondant en larmes.

"Edell, c'est notre mascotte. On va sentir la différence quand elle ne sera plus là , reconnaît Josiane, attendrie. Mais elles reviendront nous voir régulièrement, pas vrai, Jeanine?" La jeune Camerounaise enfouit son visage dans l'épaule de "Jojo" et l'on entend un "Tu es comme une mère pour moi. Merci beaucoup", étouffé. "Tu dois te dire merci à toi-même, répond Josiane en tentant de cacher la vibration dans sa propre voix.Tu aurais pu craquer, y retourner. Tu as été courageuse. Allez, arrête de pleurer, tu seras bientôt chez toi."

Un appel d'urgence

L'équipe avait l'intention de repeindre la chambre occupée par Jeanine et Edell. Pas sûr qu'elles en aient le temps… "On a reçu un coup de fil, on va chercher une mère, avec deux enfants, lance une travailleuse dans le couloir.Ils seront là dans dix minutes." Un quart d'heure plus tard, les voilà qui débarquent. La nouvelle venue a les cheveux cachés sous un hijab. Son regard aussi semble voilé. Perdu. Comme sa fille aînée, elle s'accroche à la poussette devant elle pour se frayer un chemin dans l'animation du centre… "Bonjour, comment tu t'appelles?, demande chaleureusement une éducatrice à la gamine, moi, c'est Veronica. Aurore, tu peux les accueillir? Je pars donner le cours d'autodéfense." On suit Veronica.

Sur le chemin, on comprend pourquoi le franc-parler de Veronica Saldi met tout de suite en confiance. Elle fait partie de ces gens qui savent se mettre à la hauteur de leur interlocuteur, quel qu'il soit. En quatorze années de travail ici, elle en a vu des vertes et des pas mûres. Elle raconte sans fierté mal placée les nombreuses fois où elles ont dû courir sur place pour aider Madame à empaqueter. "Mais on n'y va pas sans que la police soit présente. On n'est pas des Wonder Woman!" Vu par les conjoints violents comme des "alliées malfaisantes" des victimes, les travailleuses de Solidarité Femmes sont également prises pour cibles."Les insultes, on a l'habitude. Les feux de poubelles devant la maison aussi. On a déjà eu les pneus crevés ou des menaces de s'en prendre à notre famille. Une fois, un mari s'est couché sur le capot de la voiture de Coline pour l'empêcher d'emmener sa femme. Elle a démarré, sourit-elle en haussant les épaules.Tina s'est fait poursuivre en voiture en revenant d'un espace-rencontres avec une mère et des enfants. Le père leur a fait une queue de poisson sur l'autoroute. Mireille a déjà été bousculée, mais c'était il y a longtemps."

C'est donc en connaissance de cause que Veronica commence l'atelier d'autodéfense en félicitant les participantes. "Si vous êtes ici, c'est que vous avez réussi à survivre. Et ça, vous pouvez en être fières! Maintenant, on va lister les types de violences et les stratégies qui fonctionnent (ou pas) pour se tirer d'une agression physique ou verbale."

Rompre l'isolement

Des ateliers comme celui-ci, le refuge en propose plusieurs. "Elles ont des agendas de ministre", sourit l'éducatrice spécialisée. L'idée est de leur permettre une réouverture vers la société, puisqu'une des caractéristiques récurrentes de la violence conjugale est l'isolement (amical, familial, professionnel) organisé par le conjoint pour rendre leur femme dépendante. "Je n'avais nulle part où aller, confirme Jeanine.Je ne savais pas que des maisons comme celle-ci existaient, qu'on pouvait y venir avec une enfant. Je pensais qu'on me la retirerait. Dans ma famille, au Cameroun, j'ai toujours été soumise. Quand je suis arrivée ici, je ne savais même pas que je pouvais dire non quand on me proposait quelque chose. Ici, j'ai appris qu'un être humain a des droits."

Le foyer n'est qu'un des aspects du travail de Solidarité Femmes, qui propose également une ligne téléphonique 24 h/24, un accompagnement juridique et psychosocial en ambulatoire, aux femmes hébergées ou non. Recréer du lien, retrouver son autonomie, voilà les objectifs vers lesquels convergent tous les aspects du travail. Les hébergées sont encouragées à sortir, à prendre des cours, à faire des démarches administratives… "Il faut aider la victime à retrouver progressivement la capacité d'agir sur sa vie, explique Josiane Coruzzi. C'est un peu comme un enfant qui apprend à marcher: au début, il faut vraiment le soutenir, puis juste lui tenir la main. Et surtout, un jour, il faut pouvoir le lâcher pour qu'il fasse ses premiers pas tout seul."

Et si les pas de ces femmes les ramènent chez leur ex? "C'est leur choix, ce sont des adultes. Ce n'est pas à nous de juger si c'est une bonne idée ou pas", dit Josiane Coruzzi, même si elle insiste sur le maintien du lien pour éviter que l'isolement ne reprenne ses droits. "Leur interdire d'y retourner ou tenter de les influencer, ce serait finalement essayer de décider à leur place, ce serait reprendre les méthodes du conjoint violent."

Plus d'infos…

• Solidarité femmes et refuge pour femmes battues, à La Louvière: 064/21.33.03 (24 h/24).

www.ecouteviolencesconjugales.be

• Ligne Ecoute violences conjugales: 0800/30.030, du lundi au vendredi de 9 à 19 h. 

* Les prénoms des femmes hébergées et de leurs enfants ont été modifiés.  

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