La folie des tests électoraux

Ils se présentent comme des boussoles pour les électeurs perdus. Trois grands médias ont développé le leur. Nous les avons testés pour vous. Le résultat est pour le moins surprenant.

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On a tous pratiqué les tests de personnalité, genre "êtes vous mer ou montagne?" ou "altruiste, héros solitaire ou leader charismatique?". Souvent, c’est sympa. Mais les tests en vogue à l’approche des élections du 25 mai sont d’une nature autrement plus sérieuse. En quelques questions, ils prétendent déterminer le parti dont vous êtes le plus proche. Celui pour lequel, en toute logique, vous devriez voter le dimanche 25 mai. Un scrutin importantissime pour le pays. C’est sans doute ce qui a amené tant de monde à participer à ces tests: près de 200.000 clics pour La Voix des Belges, le test réalisé par RTL-TVI. A la RTBF – associée à plusieurs médias francophones ou flamands ainsi qu’à l’UCL -, on se targue de frôler le million de participants.

Concrètement, trois tests proposent de répondre à une batterie de questions, amenées parfois sous forme d’affirmations. Exemples concrets: "les centrales nucléaires doivent rester en activité" (test RTBF-UCL). Ou encore: "les pouvoirs publics devraient diminuer les cotisations sociales des entreprises" (test Le Soir-ULB). Certaines sont carrément surprenantes: "Il faut à nouveau interdire l’avortement" apparaît ainsi dans le test Le Soir-ULB, de même que "la démocratie représentative est le meilleur régime politique actuellement dans le monde". On cherche un peu le rapport avec la campagne actuelle et les enjeux immédiats…

Même s'ils se ressemblent très fortement en apparence, chaque test a aussi ses nuances, qui influencent le résultat final et le parti dont on vous dira proche. A la RTBF, on peut simplement dire si l’on est d’accord ou pas avec les affirmations qui apparaissent à l’écran. Ou éventuellement s’abstenir. Là où, du côté du Soir, on peut décliner sa réponse de "tout à fait d’accord" à "pas du tout d’accord". Même gamme de choix à RTL, avec un petit curseur que l’on fait glisser de droite à gauche pour représenter au mieux sa nuance. A noter aussi que le test électoral RTBF-UCL vous propose in fine de pondérer vos propres choix en déterminant quels sont les sujets réellement importants pour vous lors des élections. Celui qui répondra de manière affirmative à toutes les questions liées à la sécurité, au renforcement des contrôles contre l’immigration (thèmes traditionnellement chers à la droite) mais qui in fine qualifie ces thématiques de moins importantes que le social ou l’environnement sera donc tout de même catalogué socialiste ou écolo.

Qui s'abstient vote… CDH

On a donc testé, en nous mettant dans la peau de différents électeurs. Premier constat, ça marche pas mal. On se retrouve proche du parti pour lequel on vote effectivement. On a aussi cherché la faille. Et on l’a finalement un peu trouvée du côté de l’abstention. Ces tests comportent de 20 à 35 questions. Ça fait beaucoup, même pour qui suit l’actualité de près. Voilà qui nous a donné l’envie de jouer à celui qui n’a d’avis sur rien. Et de répondre systématiquement "sans opinion" ou "je ne sais pas". Verdict: à la RTBF-UCL, le nombre d’abstentions est limité, "pour la crédibilité du résultat de votre test, le but est de discriminer les partis", nous y a-t-on dit. Les autres concepteurs de tests ne se sont visiblement pas encombrés de ce souci et celui qui n’a d’avis sur rien se retrouvera… catalogué CDH, proche d’André Antoine et de Francis Delpérée!

Ce n’est pas tout. Le test Le Soir-ULB propose des graphiques de proximité. Encore une fois, en s’abstenant systématiquement, on découvre que l’on est proche à 50 % du PS, à 52 % du MR et d’Ecolo. Des partis, dans le chef des deux premiers, pourtant supposés aux antipodes de la sphère politique. Le même calcul nous donne d’ailleurs proche à 62 % du Rassemblement Wallonie France. L’explication tient dans la manière dont ont été réalisés les tests. Après analyse des enjeux mais aussi des programmes des partis, ceux-ci ont reçu les questions et ont été priés d’y répondre. Les participants aux différents tests sont donc jugés proches des partis qui ont les mêmes réponses qu’eux.

"Ces résultats sont intéressants, sourit un peu ironiquement Geoffrey Grandjean, chargé de cours à l’ULg. Mais la formulation des questions manque parfois un peu de finesse. On n’est pas toujours radicalement d’accord ou pas d’accord. Toutefois, il y a une vraie recherche dans les questions, elles couvrent à chaque fois un large spectre de thématiques." Un autre politologue préfère nous répondre anonymement, de peur de se fâcher avec l’institution qui l’emploie (et qui est partenaire de l’un des tests). "Ces tests sont tous plus mauvais les uns que les autres. Dans celui bilingue RTBF-VRT, j’ai même relevé que certaines questions sont mal traduites d’une langue à l’autre, ce qui peut influencer le résultat."

Petits partis? Grands candidats?

Pas la panacée démocratique, donc… "Si je recommanderais à mes étudiants de faire ces tests? Honnêtement non, répond Geoffrey Grandjean. Ça reste un peu grossier pour des gens qu’on veut pousser à la finesse, à aller chercher l’information là où elle est: dans les programmes, les interviews de mandataires, les positionnements, etc."
Autre reproche fréquemment fait à propos du test RTBF, l’absence de présence des petits partis (PTB ou PP entre autres) pourtant crédités de quelques élus dans les sondages. Résultat, si l’un des électeurs potentiels de ces partis très à gauche ou très à droite participe au test, il sera vraisemblablement qualifié de proche du MR ou du PS. Un comble!
 

A l’UCL, Conrad Meulewaeter fait face. "C’est une faiblesse du test, mais il faut savoir qu’on a commencé à travailler sur ce projet il y a un an. Soit avant que ces partis ne percent dans les sondages. Il faut bien fixer des règles, nous avons pris celle d’intégrer uniquement les partis ayant au moins un parlementaire."

En coulisses, il se murmure d’ailleurs que le PTB aurait organisé une campagne d’envois massifs d’e-mails afin de protester contre son absence dans les résultats.
Autre reproche fréquent, le fait que ces tests soient dépersonnalisés: point de candidats dans les questions. Elles portent sur des points de programmes. Mais en pratique, les campagnes et les choix électoraux sont souvent affaire de personnalité: "La politique se joue sur les sentiments et émotions que les politiques renvoient avec leur image", souligne Geoffrey Grandjean. Or, cette image est la grande absente de ces tests. Une fois encore, Conrad Meulewaeter assume et défend "son" test, celui de l’UCL et de la RTBF: "C'est un outil rigoureux. Il vise à intéresser les gens. Son atout et sa force, c’est aussi d’amener le participant à réfléchir sur son vote." On voit là un but commun à tous les tests électoraux, et il est noble: privilégier le fond sur la forme. Et inciter l’électeur à se laisser convaincre par des idées plutôt que par le joli minois ou le bagout des candidats. Sauf que, faute d'être encore tout à fait au point, ils ne représentent peut-être finalement qu'un autre genre de loterie. 

Testé pour vous

La Voix des Belges (RTL-IVOX).
20 affirmations auxquelles on répond de "Tout à fait d’accord" à "Pas du tout d’accord".
Le petit plus: à chaque question, on peut voir comment les ténors se positionnent et comparer leur avis au nôtre.
Durée du test: 3 minutes.

Test de Pascal Delwit (Le Soir-ULB)
25 affirmations. Vous êtes de "Tout à fait pour" à "Tout à fait contre".
Le petit plus: non seulement ce test intègre les "petits" partis, mais en plus il pose des questions hors actualité. Tout le monde peut s’y retrouver.
Durée du test: 3 minutes.

Test électoral 2014 RTBF/UCL/La Libre/La DH
Sans doute le plus complet des trois, à ce petit bémol près qu'il oublie les "petits partis". Il différencie les scrutins (Régions, Fédéral et Europe) et nuance les votes autour de 35 questions auxquelles on répond "D'accord" ou "Pas d'accord".
Le petit plus: non seulement on voit quel parti est d’accord ou non avec nous, mais en outre ceux-ci justifient en deux lignes leurs positions.
Durée du test: 5 minutes.

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