La crise de la quarantaine: après la crise d’ado, celle d’adulte

Une voie toute tracée et soudain, l’envie de changer de vie, de tout plaquer parfois. La midlife crisis se vit de plus en plus tard et au grand jour. On vous explique pourquoi…

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Elodie et Xavier se sont rencontrés sur les bancs de l’unif, à Liège, tous deux en droit. Après leurs études, ils ont pris un studio en ville. Ils se sont mariés. Elodie est tombée enceinte. Un enfant, puis deux, puis trois. Leur bonheur s’affiche en couleur sur Facebook, à gros renfort de "like" et de "trop mignon". Puis Xavier se met à prétexter des réunions tardives. Jusqu’au jour où il annonce à son épouse qu’il a rencontré quelqu’un. Une stagiaire du boulot. Il l’aime, il veut vivre avec elle. "Nous avions jusqu’alors suivi les rails tracés par nos parents, sans trop nous poser de questions, explique Elodie, 41 ans. Nous avions sans doute fait le tour. Enfin, surtout lui."

On connaît tous des exemples de ce type dans notre entourage, si on ne l’a pas soi-même vécu. Ces ruptures autour de la quarantaine, voire plus tard, apparaissent aujourd’hui presque banales. Et elles ne surviennent pas seulement dans la vie de couple. D’autres choisissent soudainement de réorienter leur carrière professionnelle, de partir vivre à l’étranger ou de s’offrir une année sabbatique. À 50 ans, après 33 ans dans l’assurance-crédit, Jean-Luc Louis a par exemple tout plaqué pour une nouvelle carrière sous le soleil d’Italie, alliant le rentable à l’agréable: il s’est lancé dans la promotion de la Péninsule auprès des touristes belges.

Ces revirements, communément appelés "crise du milieu de vie" ou "midlife crisis", seraient-ils devenus inévitables? Ne seraient-ils pas parfois salutaires, voire structurants, à l’instar de la crise vécue au moment de l’adolescence? Pour Eric Bolssens, psychologue et psychothérapeute, le parallèle entre ces deux étapes ne serait pas saugrenu."Les causes ne sont plus hormonales mais d’ordre psychologique et sociologique, explique-t-il. Tandis que l’adolescent se transforme progressivement en adulte, l’adulte, lui, devient en quelque sorte un grand adulte. Chacun vit ces périodes en fonction de sa personnalité, de son histoire personnelle, de son environnement et de son héritage familial. Ces deux périodes de la vie impliquent une certaine latence, une souffrance, un besoin de savoir qui l’on est et de se réaliser. Si les deux sexes peuvent éprouver les mêmes désirs, les hommes semblent néanmoins plus nombreux à oser les réaliser. C’est ce que j’observe dans ma pratique."

Bedon et double menton

Le cliché de l’homme mûr qui s’éprend d’une femme plus jeune est en tout cas vieux comme le monde. En atteste le récit mythologique de l’enlèvement d’Europe par Zeus (IIIe siècle avant Jésus-Christ) que nous rappelle Patrick De Neuter, psychanalyste spécialisé notamment dans les relations de couple: "De son céleste balcon, Zeus s’éprend d’un fol amour pour la belle et ravissante Europe…Afin de l’approcher sans la faire fuir et d’éviter les foudres de sa femme Héra, il se transforme en superbe taureau blanc, étonnamment calme, doux et docile. Europe est bientôt séduite par le bel animal. Se détachant du groupe de ses compagnes, elle grimpe alors sur son large dos"… 

Les mythes offrent généralement une version claire des désirs inconscients. "Pas étonnant donc que Freud s’y soit intéressé , note le psychanalyste. Le mythe de l’enlèvement d’Europe révèle une angoisse constitutive de bien des individus: celle de la castration et de la mort. L’hyper-virilité de Zeus peut être comprise comme réactionnelle à cette peur. Or, tout nouvel amour induit chez l’aimant un sentiment de renaissance." Ce fameux démon de midi serait donc surpuissant, au point de foudroyer Zeus lui-même!

Chez l’homme, un soudain regain d’énergie sexuelle va paradoxalement de pair avec l’apparition des signes de l’âge: rides, cheveux gris ou calvitie naissante, brioche ou bedon, double menton… "Cette découverte de son propre vieillissement se réalise parfois d’abord dans le miroir que constitue l’autre: la compagne, l’ami, le collègue…, souligne Patrick De Neuter. Ce qui permet de faire, un certain temps du moins, l’impasse sur la reconnaissance de ces signes dans son propre miroir. De même, la naissance d’un petit enfant fait de nous un grand-père vivant et faisant l’amour avec une grand-mère. Cela peut avoir chez certains l’effet d’annonce du mortel crépuscule." Les premières pannes et une baisse de la libido au sein du couple peuvent donc donner à ces messieurs l’envie d’aller chercher ailleurs le moyen de vivre encore des moments d’extase. Tant qu’il en est encore temps!

Et pour les femmes d’âge mur, même constat? Le phénomène des cougars, apparu à la fin des années 2000, contredit les stéréotypes. Les femmes restent en effet plus vulnérables face à l’âge. Si, plus jeunes, elles sont souvent les premières à prendre l’initiative d’un divorce, plus tard, elles subiraient davantage la décision de l’autre: en France, 13.569 hommes de plus de 60 ans et plus ont demandé le divorce en 2011, contre 6.144 en 2000.

Jeannine, 61 ans, fait partie des épouses éconduites à l’aube de la retraite. "Mon mari a pris sa pension et nous nous sommes subitement retrouvés en tête-à-tête 24 heures sur 24, confie cette ancienne assistante sociale.Les tensions étaient incessantes, nous ne nous supportions plus. Finalement, nous avons choisi de nous rendre notre liberté afin de vivre nos dernières belles années chacun à notre mode." Laisser derrière soi 40 ans de vie commune est naturellement douloureux. "Notamment pour les proches: il faut accepter de ne plus voir la famille et les amis de l’autre, illustre Jeannine. Je dois maintenant me débrouiller pour tout: lorsque l’ordinateur tombe en panne, pour déplacer un meuble… En même temps je découvre la liberté: plus de dispute, plus de compromis, je ne suis plus au service de mon mari, je fais ce que je veux quand je veux."

L’heure des bilans

Les hommes ont cet autre avantage sur les femmes de pouvoir concrétiser leur nouveau départ sur le tard à travers la paternité. Jacques, cadre dans le secteur bancaire, peut en parler: "Jusqu’à mes 50 ans, j’ai privilégié ma carrière et ma vie sociale. Mon ex-femme n’avait pas non plus de désir d’enfant. Puis, nous avons divorcé et j’ai rencontré Marion. Avec elle j’ai vu naître l’envie d’éduquer un enfant, de le voir grandir et de partager avec lui tout ce que j’avais appris. Ce besoin m’a soudain semblé essentiel". Corentin a aujourd’hui trois ans et fait toute la fierté de son papa.

"Ces pères sont généralement plus libres, plus cool et entretiennent, malgré la différence d’âge, une relation souvent moins conflictuelle avec leur enfant" , remarque Patrick De Neuter. D’autant que les mentalités évoluent. "Désormais, il est non seulement admis mais encouragé et valorisé qu’un homme s’occupe de ses enfants dès la naissance, qu’il exprime ses émotions, qu’il soit câlin et démonstratif", poursuit le psychanalyste.

La libido n’explique pas tout. La moitié de la vie, c’est aussi le temps du bilan. "Les limites dans lesquelles on s’est trouvé enfermé par sa profession, son couple, sa famille apparaissent soudain",commente Patrick De Neuter. Même le psychanalyste Lacan en aurait été la cible: "Je suis en retard sur quelque chose que je dois développer avant de disparaître", aurait-il exprimé.

Faut-il succomber au démon de midi ou lui résister, tout plaquer ou se résigner? "À chacun d’évaluer les risques ou les opportunités en fonction de sa situation, d’établir les solutions adéquates afin de profiter au mieux du temps qui lui reste à vivre, préconise Patrick De Neuter. La rupture n’est pas un passage obligé. Certains trouvent d’autres modalités d’adaptation aux réalités nouvelles au sein de leur couple, en faisant du sport, en s’occupant des petits-enfants… Des amis, des lectures, un psychothérapeute ou un psychanalyste peuvent éventuellement aider à nourrir la réflexion mais personne ne peut faire le bon choix en lieu et place des intéressés. Le bonheur des uns ne fait pas celui des autres."

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