La chronique de Vincent Peiffer: Ceux qui savent

C’est fou, tous ces gens qui savent. Vous savez, vous? Moi, non. Eux, oui. Nicolas Sarkozy a-t-il rendu visite plusieurs fois à Liliane Bettencourt, ceci afin de soutirer des pépettes à la richissime mémère L’Oréal pour financer sa campagne présidentielle de 2007?

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Non! Et donc il n’a pas commis d’abus de faiblesse sur Madame Liliane qui n’avait déjà plus toute sa tête, à l’époque?

Re-non! Quatre témoins membres du personnel de Madame Liliane interrogés par le juge d’instruction Jean-Michel Gentil disent le contraire?

Re-re-non! Eux, ils savent. Quand je dis "eux", je ne parle pas de l’avocat de Sarko, qui trouve la mise en examen (inculpation, en belge) de son prestigieux client "scandaleuse". Lui, c’est son job.

Mais où je suis admiratif, c’est pour tous les autres qui savent, eux aussi. Par exemple, Jean-Bernard, militant UMP de la section de Saint-Crapette-sur-Flonflon, il sait.

Comme des milliers d’autres, qui écrivent la même chose sur Facebook ou Twitter: complot politique et compagnie, merde, faut arrêter, là! Ils savent. D’ailleurs, ils étaient tous là, à Neuilly, à monter la garde devant l’immeuble Bettencourt durant plusieurs mois, en 2007.

Ils ont bien vu que Nicolas n’est monté qu’une seule fois, et que c’était pour lui prendre sa tension, à Madame Lili. Il aime bien faire infirmière, Nico, à ses heures perdues. Les gros retraits en espèces effectués sur les comptes de Liliane Bettencourt?

Ben quoi, eux ils savent que Madame Lili aime bien avoir quelques dizaines de milliers d’euros dans sa sacoche, au cas où. En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’ils savent mieux que ce connard de juge Gentil, qui est sûrement un sale type vendu à la gauche (puisqu’il inculpe un ex-président de droite!).

Si ça se trouve, tous ces gens qui savent étaient dans le bureau du juge lors des auditions de Sarko. Et d’ailleurs, ils ont tous une copie des centaines de pages du dossier. Oui mais, un juge d’instruction n’inculpe pas comme ça: il doit avoir des "indices graves et concordants". Mon cul, ouais! Il a rien, point!

D’ailleurs, la preuve, c’est que tous les amis de Sarko, à l’UMP, députés et (ex-)ministres, sont d’accord. Et pas un peu! Je vous résume: "acharnement judiciaire", "mise en examen grotesque et extravagante", "Nicolas ne mérite pas ça", "Hollande a éliminé la candidature du seul adversaire qui peut le battre en 2017", "cette décision ne repose sur aucun élément tangible".

Le plus chouette, question de la branlée qu’il a mis à ce trouduc de juge Gentil, c’est Henri Guaino, ami et ancien conseiller de Nico à l’Elysée: "Je le trouve indigne, il a déshonoré un homme, les institutions, la justice". Paf dans ta tronche, minable!

Donc voilà, non seulement je ne savais pas, mais en plus j’étais con: je pensais qu’en démocratie, le fondement de l’état de droit était le respect de la séparation des pouvoirs (législatif/exécutif/judiciaire).

Et que les élus montraient l’exemple, en respectant une décision de justice. Erreur! En France, si le citoyen inculpé fut président de la République et (surtout) aimerait le redevenir en 2017, ses amis politiques hurlent que le juge est une raclure.

L’indépendance de la justice, c’est que du flan. Et l’inculpé peut même menacer ledit juge: "Je n’en resterai pas là!", a dit Sarkozy au méchant juge Gentil. Décidément, je ne sais rien. Ah si! Que pour l’instant, Sarko est présumé innocent. C’est déjà ça.

vincent.peiffer@moustique.be

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