La chevauchée de Spielberg

Dans Cheval de guerre, son vingt-septième film, Spielberg raconte la Grande Guerre à toute la famille. Rencontre et décryptage de son nouveau poulain.

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"Ce sont les films qui me choisissent". À 65 ans, celui qui a réinventé le divertissement affiche toujours la même passion. La preuve? L'an dernier, alors qu'il est en train de réaliser Tintin, Spielberg s'offre une petite soirée de détente au National Theater de Londres. On y joue Cheval de guerre, une pièce inspirée par un roman pour enfants du Britannique Michael Morpurgo. L'histoire d'un cheval fougueux qui, séparé de son jeune maître, va traverser l'enfer de la Première Guerre mondiale pour le retrouver. Et c'est le flash. Dans la voiture qui le raccompagne à l'hôtel, il téléphone à sa productrice de toujours Kathleen Kennedy. "Je viens de voir un spectacle incroyable. Il faut en faire un film. Cette année. Très vite." Et Kennedy (à qui l'on doit tous les films de Spielberg depuis Indiana Jones) de se mettre au travail.

Rencontré au mois d'août dernier pour la promotion de Tintin, Spielberg nous déclarait: "Ce fut une année chargée. Tintin a nécessité un boulot énorme. Et comme je suis accro au boulot, je suis parvenu à réaliser Cheval de guerre dans une petite fenêtre de temps qui s'offrait à moi". Quelle ne fut pas notre surprise en découvrant ce film: du grand spectacle, une fresque historique familiale et grandiose, des centaines de figurants et de chevaux, des décors à couper le souffle. Du grand cinéma hollywoodien. Qui d'autre que Steven Spielberg est capable de réaliser ça dans "une petite fenêtre de temps"? Personne probablement.

Après La liste de Schindler et Il faut sauver le soldat Ryan, il n'y avait aussi que Spielberg pour raconter l'histoire de ce cheval qui va passer de main en main et accepter les gestes de tendresse de tous les hommes, qu'ils soient Anglais, Français ou nazis. "Il me fallait faire ce film, c'est tout. J'ai trouvé bouleversante l'idée d'un animal qui crée un lien entre les hommes. Joey (le cheval) rejoint les deux camps. Il fait le lien entre les fronts. Entre les bonnes personnes des camps ennemis, par-delà les tranchées. Joey, c'est le bon sens, le sens commun, celui que les hommes ont perdu." Mais au-delà des messages humanistes, Spielberg n'oublie jamais qu'il est aussi et avant tout un entertainer. C'est pourquoi il prend aussi un malin plaisir à nous en mettre plein les yeux. Décryptage de son nouveau poulain, multinommé aux prochains Oscars.

La Grande Guerre à cheval

En choisissant de consacrer un film à la Grande Guerre, souvent ignorée par le cinéma américain (malgré Les sentiers de la gloire de Kubrick), Spielberg fait véritablement œuvre de mémoire. Une mission qui lui tient à cœur: "Aux Etats-Unis, ce qui s'est passé il y a une semaine, c'est déjà de l'histoire! On n'a pas le même rapport à la mémoire. Moi, j'ai toujours été passionné par l'histoire. C'est mon côté européen". Mais il fallait sans doute un réalisateur américain de sa trempe pour filmer aussi clairement le passage de la guerre classique à la guerre des blindés. "14-18, c'est une guerre expérimentale. À l'époque, on pensait que ce serait la dernière guerre européenne. On l'appelait d'ailleurs la der des ders. J'ai voulu filmer la guerre de la fin de la guerre, celle qu'on pratiquait à cheval depuis des siècles. Après 1914, la guerre ne sera plus jamais la même." En deux scènes magistrales, la dernière charge de la cavalerie anglaise contre l'armée allemande en 1914, et la traversée du cheval dans le no man's land, cette zone située entre les barbelés des tranchées ennemies en 1918, Spielberg montre comment le monde a basculé dans le 20e siècle. Magistral.

La fin d'un monde

Spielberg prend très à cœur le pouvoir de transmission du cinéma: "Aujourd'hui, les jeunes apprennent plus de choses par les médias que par l'école. Un film a un pouvoir sur la jeunesse. Je me sens une grande responsabilité par rapport à ça. La Grande Guerre, c'est la fin d'un monde où les hommes et les chevaux allaient ensemble. C'est l'arrivée de la mécanisation, des machines de guerre, du gaz, du massacre de masse". Rappelons les chiffres. Près de dix millions de pertes militaires, et autant de victimes civiles. À leurs côtés, huit millions de chevaux ont participé au conflit.

Jusqu'ici, Spielberg s'était surtout intéressé à la Seconde Guerre mondiale. Sans être l'équivalent d'Il faut sauver le soldat Ryan dont la scène d'ouverture sur le débarquement américain à Omaha Beach reste un sommet du genre, Cheval de guerre pose un vrai regard sur la guerre matrice du 20e siècle. D'ailleurs, sur le tournage, Spielberg n'avait qu'un seul mot: authenticité. "Ce n'est pas une guerre américaine, prévient la productrice historique de Spielberg, Kathleen Kennedy, qui travaille avec lui depuis 30 ans. On a voulu travailler avec des équipes européennes. Le War Museum de Londres nous a beaucoup aidés dans les recherches. Nous avons reconstitué le no man's land à partir de clichés de l'époque. Le résultat était identique, c'était troublant. Nous marchions dans le no man's land. D'ailleurs à un moment, Steven a disparu, il était tombé dans un trou d'obus. Rien de grave, mais c'était la panique!"

Un film familial

Certes, Spielberg rend hommage aux chevaux de combat, balancés comme les fantassins en chair à canon face à l'arrivée des blindés modernes. Mais il a aussi souhaité un film tout public: "Cheval de guerre n'est pas un film de guerre typique. C'est très différent du Soldat Ryan. Entre les deux grosses scènes d'action, il n'y a pas de sang. La mort n'est jamais montrée directement." Et pour cause, ce n'est pas le sujet. Ce qui intéresse Spielberg, c'est le lien entre l'animal et l'homme qui soutient tout le film. Comme dans cette magnifique scène de trêve entre deux soldats, l'un Anglais, l'autre Allemand, le temps d'une nuit avant de reprendre la canonnade, pour libérer le cheval emprisonné dans les barbelés des tranchées. Comme toujours chez Spielberg, l'espoir émerge du chaos, presque sans mot, dans de grandes scènes de réconciliation et de retrouvailles. Emotion.

Spielberg à l'ancienne

Cheval de guerre est aussi un hommage vibrant au cinéma de l'âge d'or hollywoodien. Spielberg a beau appartenir à la génération du Nouvel Hollywood, celle qui renouvela le cinéma américain dès les années septante, avec George Lucas, Scorsese et Coppola, il s'en démarque aussi clairement. Car Spielberg n'est pas un cinéaste de la marge, il reste un grand classique. Pour Cheval de guerre, il revendique d'ailleurs l'héritage de quelques maîtres de l'épopée hollywoodienne: "J'ai clairement recherché cette dimension épique, à la John Ford (La prisonnière du désert) ou à la David Lean (Le docteur Jivago). Ce sont des modèles pour moi, à travers le goût des paysages, l'importance des cadrages, et aussi le style des personnages, qui sont porteurs de valeurs fortes". Sublimement vintage, Cheval de guerre a aussi des allures d'Autant en emporte le vent, avec des couchers de soleil orange et des scènes à cheval qui rappellent les grands westerns. Avec tout ça, pas étonnant que Steven Spielberg soit l'un des réalisateurs les plus universels qui soient. En attendant son prochain film (Abraham Lincoln devrait sortir l'an prochain avec Daniel Day-Lewis), régalez-vous avec la master class évènement du maître sur le site de la Cinémathèque française (www.cinematheque.fr). On dit une fois de plus: respect.

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