La Belgique, malade de ses stups

Des morts sur nos routes le week-end aux attaques violentes, la drogue se cache derrière bien des maux de notre société.

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De plus en plus de produits stupéfiants circulent en Belgique et ils sont de plus en plus facilement accessibles. Tel est le constat commun de nos trois interlocuteurs. Le premier est Frédéric Launoy, éducateur à l'ASBL hutoise Pep's. Son boulot: s'occuper de jeunes arrêtés pour des faits délictueux liés à la consommation de stups. En première ligne donc pour juger des nuisances provoquées par la circulation de drogues. Son verdict? "Chez les jeunes dont je m'occupe, la consommation de cannabis génère des problèmes familiaux, scolaires et un phénomène d'isolement. Une vie en vase clos, entre consommateurs. A un moment donné, certains reculent leurs limites et passent à l'acte criminel." Le discours est prudent afin d'éviter les généralisations.

Il l'est un peu moins dans la bouche de Michel Houcke, le commissaire responsable de la section anti-stupéfiants de la police de Charleroi. "Rien qu'en arrêtant les dealers, on remplit déjà chaque année plus de la moitié de la prison de Jamioulx. Mais, plus largement, du tapage sur la voie publique aux vols et autres rackets, je suis convaincu qu'une très grande partie de la criminalité peut être liée, d'une manière directe ou non, à la vente de drogues. Sans parler des nombreux accidents de la route, le week-end en soirée ou la nuit."

Notre troisième témoin est Cédric Visart de Bocarmé, procureur général en charge du dossier "stupéfiants" à l'échelon fédéral. Des fenêtres de son bureau place Saint-Lambert, à Liège, il a une vue directe sur un quartier où les deals se déroulent pratiquement au vu et su de tout le monde. "Il y a aussi le spectacle de ces personnes complètement paumées, à la rue, à cause de leur consommation." Les héroïnomanes, pense-t-on tout de suite. Avant d'être immédiatement repris par le magistrat: "Il y a de plus en plus de "polyconsommateurs" qui prennent de tout. De l'héroïne mais aussi de la cocaïne qui crée également des toxicomanies graves. En plus de l'insécurité générée, cela crée un climat négatif dans nos villes".

"Légaliser? Moralement inacceptable"

Les faits qui ont secoué Gilly début avril illustrent bien comment une simple prise de coke peut mener quelqu'un à attaquer un commerce. Puis à des émeutes après le décès du toxicomane, juste après son arrestation. Pour le procureur général, cela justifie aussi une politique de répression "pour diminuer l'offre et assécher le marché". Même s'il reconnaît que pour une tonne de drogues saisie, cinq passent entre les mailles du filet. Michel Houcke est aussi convaincu de l'utilité de son boulot mais pose le même constat d'impuissance: "On ne fait qu'égratigner la surface visible d'un immense iceberg. Au mieux, on déplace le problème d'un quartier à l'autre."

Aucun des deux n'imagine, pour autant, en arriver à une solution de légalisation. Pour le commissaire, ce serait bien "la meilleure manière de supprimer le deal. Mais il faudrait d'une part se donner les moyens de mener une véritable politique de prévention et d'autre part s'attendre à une plus grande violence dans la société au vu des troubles schizophréniques qu'entraîne la consommation de cannabis sur les jeunes cerveaux".

Cédric Visart de Bocarmé place, pour sa part, le débat sur un autre terrain: "Quel message veut-on donner à nos jeunes? Allez-y, droguez-vous tant que vous n'embêtez pas votre monde? Est-ce que c'est une politique responsable et moralement acceptable?" Le procureur général préfère creuser l'approche actuelle:répression pour le trafic et orientation vers des structures de soins pour les consommateurs problématiques. "C'est une politique qui peut marcher. Maintenant, si, dans dix ans, on est devant un échec, on pourra essayer autre chose. Mais actuellement, cela ne me semble pas opportun." N'est-ce pas ce qu'on entendait déjà il y a dix ans?

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