Keira Knightley: « La perfection ne m’intéresse pas »

A vingt-sept ans, l'actrice britannique est l’Anna Karenine dont Tolstoï aurait rêvé. Portrait d'une femme dangereuse.

697041

On l’a vue récemment promener sa sihouette gracile et son regard charbonneux en terrain miné. Chez David Cronenberg dans Dangerous Method, Keira Knightley tenait tête à Freud et Jung dans le rôle de Sabina Spielrein, en muse de la psychanalyse naissante.

Devant la caméra du réalisateur Joe Wright, elle est désormais Anna Karenine, l’une des héroïnes les plus mythiques de la littérature (voir notre chronique). Un de ces rôles dont on ne se débarrasse pas facilement.

Et qui marque un spectateur. Celui d’une grande dame de la noblesse russe mariée à un haut fonctionnaire, qui tombe follement amoureuse d’un jeune officier volage. Un triangle amoureux et funeste que l’actrice partage magistralement sur les écrans aux côtés de Jude Law et du frétillant Aaron Johnson. “La personnalité entière d’Anna Karenine est une tragédie”, confiait récemment l’actrice au Daily Telegraph. Adage dangereux d’une carrière pas toujours placée sous le signe du tragique.

Car ce n’est pas le drame qui a fait connaître la belle Britannique au grand public, mais bien la comédie. Keira Knightley est une enfant de la balle, tombée très jeune dans la potion magique. Née dans une famille d’acteurs dans la banlieue de Londres, la jolie brunette est précoce. Elle veut être actrice dès l’âge de trois ans, réclame à ses parents un agent à six, et quitte l’école à seize. Sa carrière démarre sur les chapeaux de roue.

Elle endosse son premier grand rôle au cinéma à dix-sept ans, en tapant du ballon comme un garçon dans Joue-la comme Beckham.

Hollywood ne passera pas à côté de ce minois piquant (Keira joue les doublures de Natalie Portman dans Star Wars) et la consacre à dix-neuf ans en lui faisant tâter du sabre aux côtés de Johnny Depp dans Pirates des Caraïbes.

Le succès est considérable. Keira devient une actrice “bankable” mondialement connue. Qui doit désormais dealer avec la célébrité, mais n’est pas près de s’arrêter de jouer. “Quand on m’arrête dans la rue, je suis terrible! C’est comme si j’étais sur une table d’opération, je ne suis pas la personne à qui les gens croient s’adresser!”, poursuit-elle dans le Daily Telegraph.

Entre deux sympathiques comédies romantiques (Love Actually ou Last Night), c’est dans les rôles dramatiques que lui offre à trois reprises son compatriote Joe Wright que la belle montre tout ce dont elle est capable. Et scotche tout le monde. Opérant sous nos yeux une superbe mue, de la jeune fille fragile à la femme fatale. “Keira a grandi”, aime dire Joe Wright, qui a déjà habitué son actrice fétiche aux adaptations littéraires complexes, de Jane Austen (Orgueil et Préjugés, qui lui vaut une nomination à l’oscarà tout juste vingt ans) à Ian McEwan (Atonement – Reviens-moi, deux ans plus tard).

Mais pour interpréter Anna Karenine, la femme adultère la plus célèbre de la littérature, il semble que ç’ait été une autre paire de manches. “Contrairement à mes autres rôles, que je laissais sur le plateau en rentrant chez moi, Anna ne m’a pas quittée. Elle est vraiment flippante, c’est comme si elle me manipulait! Mes humeurs étaient devenues les siennes, et c’était vraiment dur pour mon compagnon!”, poursuit Keira en se référant à James Righton, membre du groupe Klaxons qui partage désormais sa vie.

L’oscar, enfin?

Et on la comprend. Endosser le rôle d’Anna Karenine n’est pas une mince affaire. C’est une plongée en apnée dans un monde disparu, celui de la Russie du XIXe siècle. Celui où une femme mariée qui choisit l’amour ou l’adultère se taillait aussi un tombeau. Un roman sentimental et psychologique majeur que Léon Tolstoï écrit quelques années après Guerre et Paix. Et dans lequel le génie de la littérature russe dresse un terrible portrait de femme, que l’amour fou pour un autre que son mari conduit au suicide. Une histoire que Joe Wright a choisi d’adapter de manière spectaculaire et inattendue.

Pour contourner les carences du budget qui imposait de reconstituer les Saint-Pétersbourg et Moscou d’antan, Wright a décidé de tourner tout le film près de Londres, dans un studio unique transformé en une immense scène de théâtre. Un parti pris radical, qui s’accorde finalement parfaitement avec les carcans et les masques de la société impériale russe. Le pari est réussi. Anna Karenine et Vronski deviennent sous nos yeux les pantins malheureux d’un théâtre tragique. “J’adore les adaptations littéraires, c’est comme une thèse sur un personnage. Victime de l’amour, Anna est aussi l’architecte de son destin tragique”, rappelle Keira.

Pour jouer une telle intensité sentimentale, il fallait être armée. Ou bien avoir un peu vécu. En 2011, l’actrice se séparait de son compagnon, le ténébreux comédien Rupert Friend. Une histoire qui laisse des traces. “Quand on avance dans la vie, on se blesse aussi", explique-t-elle encore dans le Daily Telegraph. "Et ce sont ces blessures qui vous permettent d’augmenter votre palette d’acteur. Ce sont les échecs de la vie, des relations déçues. Tout ça fait avancer. Ça vous change comme personne, et comme acteur. C’est pourquoi c’est important d’aimer et de perdre. La perfection ne permet pas d’interpréter un rôle. En tant qu’actrice, je suis désormais capable d’aller chercher dans toute ma gamme d’émotions. Je comprends ce que je joue beaucoup plus qu’avant.” Avant d’ajouter: "Jouer, par nature, est quelque chose de très étrange. C’est comme une blessure que vous devez laisser ouverte, et entretenir. Il y a de la noirceur là-dedans. Il faut y être attentif, sinon on peut très vite se perdre.”

Alors, dangereuse, la Keira? Peut-être pas. Elle retrouvera bientôt la route des comédies romantiques légères (elle tourne en ce moment à New York Can A Song Save Your Life? aux côtés du très sexy Mark Ruffalo). Mais c’est assurément en passant du drame à la comédie qu’on devient une grande actrice.

Comme ses consœurs anglaises Kate Winslet ou Rachel Weisz, Keira peut désormais tout jouer. La finesse en plus. Car elle seule possède l’élégance gracieuse d’une Audrey Hepburn. Qui lui permet d’être le visage du parfum Coco Mademoiselle chez Chanel en 2011. Il ne lui manque plus qu’un oscar. Espérons que sa rencontre avec Anna Karenine lui offre cette consécration méritée.

Sur le même sujet
Plus d'actualité