Kanar: cela va malheureusement augmenter l’autocensure de la presse

Chaque semaine, Kanar ose tout dans Moustique. Sans tabou, il dessine, se moque autant des intégristes que des enfants, des politiques et peut faire rire du pire fait divers. Bouleversé, il s'interroge sur le futur de son métier.

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Quelle a été ta réaction quand tu as pris connaissance de l’attentat qui a frappé Charlie Hebdo ?

Je l’ai appris par la radio. Une espèce de choc. Tu as toujours l’impression que ce genre de choses va se passer super loin, mais en fait non: c’est à Paris, une ville occidentale en plein centre de l’Europe. Ma deuxième réflexion, c’est que la liberté d’expression n’est visiblement pas un acquis… Il faut admettre que les caricatures, et certainement celles de Charlie Hebdo, sont une forme de violence symbolique. Mais ça fait peur de constater que des gens lui opposent une violence qui, elle, est physique. Et qui va jusqu’au meutre. La fameuse “liberté d’expression“, c’est l’existence d’un agora où tout le monde a le droit de dire des choses abominables, mais sans passer par l’étape ultime de faire taire l’autre. Ici, ce régime de terreur fait peur.

Penses-tu que cela va changer quelque chose dans ta manière de travailler et dans celle de tes collègues?

Je suis persuadé que ça va augmenter de quelques pourcents l’autocensure. Des craintes supplémentaires, de type “Là, c’est vraiment trop touchy, n’y allons pas“. Et peut-être pas seulement au niveau des caricaturistes, mais aussi au niveau du rédacteur en chef, des journalistes… Ce qui veut dire qu’à ce moment-là, “ils“ auraient gagné.

Quelle est pour toi la limite d’un dessin, ton autocensure?

C’est quand on a le sentiment de ne pas mettre “bêtement“ de l’huile sur le feu… On peut certainement faire de l’humour sur tout, mais finalement la question, c’est se dire: “A quoi ça sert?“. Si c’est pour servir une bonne cause, oui. (Il hésite encore). Ce n’est pas évident… Parce que forcément, toutes les semaines, la question se pose… Mais je me rends compte qu’en Belgique, on fait des dessins qui sont plutôt consensuels. C'est-à-dire que même s’ils choquent dans la forme, le fond respecte quand même une forme de pensée plutôt progressiste. Par exemple, quand je montre qu’il y a peut-être de “la viande de réfugiés africains“ dans nos lasagnes, c’est un peu trash mais il y a un côté un peu moraliste: “Il faut se soucier du prochain“.

Charb a dit un jour: “Je préfère mourir debout que vivre à genoux“.

Eh bien, il y est parvenu… Et je trouve ça remarquable qu’il ait osé aller jusqu’au bout. Il a toujours été attentif à ce que ces messages caricaturaux expriment un point de vue intéressant. Ce n’étaient pas des dessins “bêtes“. Ce sont des dessins qui étaient caricaturaux mais pas idiots. Moi? Je préfère vivre… debout. Je ne suis donc pas sûr d’avoir autant de courage que lui. Parce que le gars savait bien qu’il était en première ligne.

Quel est le message que vous tu as envie de délivrer dans ton prochain dessin?

C’est une bonne question. (Il réfléchit.) J’ai envie de dire qu’on doit continuer à dessiner. Oui… (Silence).

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