Juliette Binoche: « Si on n’aime pas, on ne peut pas jouer »

Actrice exigeante, Juliette Binoche est au sommet de son art et de sa beauté. Rencontre avec une icône autour d’un thé, à Paris.

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Qu'est-ce qui vous a plu dans l'histoire de La vie d'une autre?
Juliette Binoche – C'est la remise en question d'une femme de quarante ans: comment, en quinze ans, elle a perdu le contact avec ses premières amours, ses premières aspirations, parce qu'elle a voulu conquérir le monde. À l'arrivée, elle est orpheline d'elle-même. Elle doit se retrouver. C'est le moteur du film.

Perdre le contact avec soi, ça veut dire quoi?
Les contrats intérieurs entre soi et soi sont extrêmement forts au début de la vie. Ils sont de l'ordre de l'intuition, du choix, dans l'amour comme dans un métier. Ils sont aussi très fragiles. Si on ne fait pas attention, on peut perdre ses premiers contrats intérieurs et se retrouver complètement décalé dans sa vie, dans son couple. C'était intéressant à jouer. Même si, personnellement, je n'ai jamais eu la chance de passer autant de temps dans une relation avec quelqu'un (rire)!

Dans vos choix de carrière, vous semblez aussi avoir cette exigence de rester au plus près de vous…
Je ne fais pas des choix faciles, mais ils m'appartiennent. Je ne me préoccupe pas de savoir si ça va marcher ou pas. C'est un risque parce qu'en tant qu'acteur, si ça ne fonctionne pas, c'est difficile pour la suite de remonter un film. Mais je ne pourrais pas agir autrement. Mes choix d'actrice ne sont pas intellectuels. Ils passent par le cœur. Si on n'aime pas, on ne peut pas jouer.

Comment ça s'est passé avec Sylvie Testud?
Sylvie ne voulait pas faire le film sans moi. Ça me donnait une grande responsabilité, celle de lui donner sa première chance en temps que metteur en scène. Au départ, je lui ai dit non car je ne croyais pas au premier scénario qu'elle m'a fait lire, même si j'aimais bien l'idée. Elle est revenue à la charge un an après. Ça m'a touchée qu'elle s'accroche autant. Et puis, elle avait fait un grand pas en avant dans l'histoire.

Quels réalisateurs ont le plus compté pour vous?
Il y en a beaucoup, j'ai eu beaucoup de chance. Téchiné, Leos Carax, Kieslowski… Louis Malle d'une certaine façon, Minghella, Hou Hsiao-hsien, Assayas, Haneke. Ce sont des personnalités fortes, qui ont beaucoup de courage, qui n'ont pas peur de faire face à la complexité, aux contradictions, aux limites.

Vous semblez avoir une grande empathie pour tous vos personnages. C'est un don?
L'acteur doit avoir une empathie naturelle, sinon il ne peut pas jouer. Incarner, c'est aimer, c'est comprendre. Il faut aimer un personnage dans ses faiblesses, dans son humanité. Jouer, c'est créer un chemin d'amour envers soi-même. Il y a aussi un travail de profonde empathie à mener envers l'être humain en général, vers ses endroits les moins beaux aussi…

La danse et la peinture vous permettent aussi d'explorer ça, la nature humaine?
Oui, car c'est toujours le mouvement d'une intimité vers un extérieur. Et c'est le mouvement artistique qui m'intéresse. Créer, c'est risquer l'extérieur: avoir le courage de s'exposer, en partant d'une racine cachée. Je pense qu'on est tous artistes, mais qu'on ne prend pas tous ce risque-là.

Qu'est-ce qui vous procure le plus de plaisir dans ces trois disciplines?
(Elle réfléchit…) Oh, je ne sais même pas si on peut parler de plaisir. C'est une soif qui est immense. On appelle ça la passion. Il y a des moments de plaisir bien sûr, mais c'est au-delà, c'est une réalisation à travers un oubli de soi. J'aime la solitude de la peinture, le fait de ne pas avoir besoin de l'autre pour créer. Et j'aime de la même façon le travail collectif que nécessite le cinéma. J'en ai aussi besoin.

Être actrice, c'est ce qui vous définit le plus?
Oui. J'ai choisi d'être actrice parce que je suis avec les autres même si, au moment où l'on tourne, il y a une extrême solitude. Nous, les acteurs, on est des tricoteurs de la vie: une matière se tisse à travers notre corps et notre imaginaire, mais ça doit toujours passer par le cœur. Le mouvement pour le mouvement ne m'intéresse pas. Je pense qu'on peut même faire des mathématiques avec cœur! En tant qu'être humain, on a tendance à repousser nos émotions, à tenter de nous couper d'elles par peur, par pudeur. Faire face à ses émotions, ce n'est pas facile. Et pourtant, c'est la meilleure façon de se découvrir. Et de comprendre les autres.

Vous allez interpréter Camille Claudel sous la direction de Bruno Dumont (L'humanité, Flandres), quelles émotions cela suscite en vous?
Le film racontera trois jours de sa vie, deux ans après son enfermement près d'Avignon. On va tourner dans un hôpital psychiatrique avec de vrais patients. C'est une épreuve. Les mots seront ceux de la correspondance de Camille Claudel. Dire ses mots, c'est très particulier pour moi. Je suis très heureuse, mais aussi très consciente du poids que c'est d'incarner Claudel.

Pourquoi?
C'était une femme sculpteur, indépendante, qui gênait à une époque où cela n'était pas accepté. Elle a eu un délire de persécution, mais aujourd'hui elle n'aurait pas été enfermée. Camille Claudel est devenue l'archétype de l'artiste incompris. Elle avait du génie, de la passion, mais elle n'a fait aucun compromis. Elle s'est donnée entièrement à Rodin et à son art, et elle n'a pas réussi son indépendance. C'est un personnage très important à mes yeux car elle m'a fait comprendre ce qu'était, en fait, un artiste. C'est tout le sens de mon travail aussi.

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