Juan Carlos d’Espagne: le Bourbon qui a mal vieilli

Il n'est pas né roi, il l'est devenu. On le prenait pour un homme de paille, il s'est révélé flamboyant. Avant de dégringoler de son piédestal… puis de son trône.

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Après Beatrix des Pays-Bas et Albert II de Belgique, c'est au tour de Juan Carlos d'Espagne, 76 ans, d'annoncer son abdication en faveur de son fils, Felipe. Lundi (2/6), le chef du gouvernement Mariano Rajoy a rendu hommage au roi sortant, disant qu'il "fut le plus grand promoteur de (leur) démocratie" et qu'il resterait le "meilleur symbole de (leur) vie ensemble en paix et en liberté". Retour sur le parcours d'un gamin tiraillé entre son père, un roi sans royaume, et son mentor, un dictateur sans fils pour lui succéder.

En 1938, Juan (pas encore Carlos), petit-fils du roi Alphonse XIII d'Espagne, naît à Rome. Pourquoi l'Italie? Parce que sa famille est en exil depuis l'instauration de la Deuxième République, en 1931. L'enfant a déjà dix ans quand il débarque en Espagne pour la première fois. A ce moment, il n'est qu'un pion dans le bras de fer qui oppose son père, Juan, prétendant au trône d'Espagne, et Franco, le "Caudillo". Le dictateur propose de former le bambin et de le mettre un jour sur le trône. Il espère ainsi écarter le père et manœuvrer le fils. Le père accepte. Au mieux, il reprendra la couronne plus tard. Au pire, il pérennise le nom de sa famille, les Bourbon, dans l'histoire.

Juan Carlos est éduqué, notamment dans des écoles militaires, sous la gouverne du dictateur et ne retrouve ses parents que de temps en temps. C'est lors de vacances familiales au Portugal que se joue l'un des drames les plus tabous des monarchies modernes: Juan Carlos, 18 ans, tue accidentellement son frère Alfonso, 14 ans, avec un pistolet offert par Franco quelques semaines plus tôt.

Héritier d'un trône de fer

En 1969, sept ans après le mariage de Juan Carlos avec la princesse Sofia de Grèce, Franco lui annonce qu'il sera bien son successeur. Moment déchirant pour Juan Carlos qui doit prêter allégeance au dictateur, obligeant son propre père à lui sacrifier le trône. Quand il est couronné, à la mort de Franco en 75, d'aucuns pensent qu'il va glisser sa main dans le gant de fer du Caudillo et continuer son "œuvre" en se reposant sur les anciens hommes forts du régime. D'autres espèrent que ce jeune roi sans charisme, plutôt effacé, disparaîtra rapidement avec les autres vestiges du fascisme, et le surnomment "Juan Carlos le Bref". Mais l'homme leur donnera tort, à tous.

La marionnette se prend en main

Juan Carlos surprend tout le monde en réussissant la transition démocratique, seule option pour une Espagne divisée qui ne peut se reconstruire une unité si elle laisse les esprits revanchards l'emporter. Le nouveau roi incarne le compromis: puisque la rupture avec la dictature n'est pas possible immédiatement, la monarchie sera le tremplin et le ciment de la démocratie. Il nomme Adolfo Suárez, ancien chef du mouvement franquiste, qui présente la Loi pour la réforme politique. Celle-ci permet de réformer le système mis en place par le Caudillo et d'organiser l'année suivante les premières élections démocratiques depuis l'instauration de la dictature. Le Congrès et le Sénat issus de ces élections offrent une nouvelle Constitution à un pays qui n'en a plus depuis 42 ans. Juan Carlos, bien loin d'être une marionnette, prend son sort en main: il unifie l'armée et les différentes régions espagnoles.

La notoriété du roi atteint son apogée grâce à sa réaction après la tentative de coup d'Etat militaire du 23 février 1981. Des officiers armés font irruption au Congrès et retiennent les députés en otages. La situation est critique, la population craint pour la démocratie. Juan Carlos étonne et joue un coup de maître. Son fils Felipe, 13 ans, à ses côtés, il appelle un à un les chefs des régions militaires pour leur dire qu'il n'a rien à voir avec les putschistes et s'assurer de leur loyauté. Ensuite, à la télévision, il exige que l'armée apporte son soutien inconditionnel au gouvernement légitime. En quelques heures, le "jeune" roi a fait avorter le coup d'Etat et a gagné le cœur de son peuple pour les vingt ans à venir. L'année suivante, la gauche arrive au pouvoir, ce qui signe la réussite de la transition démocratique entamée cinq ans plus tôt. En Espagne, on ne parle plus de monarchisme, mais de "juancarlisme".

Un éléphant, ça trompe énormément

Malheureusement, depuis les années 2010, l'expression "ambiance de fin de règne" n'aura jamais été aussi appropriée. Sur fond de crise, les Espagnols n'ont plus envie de tout pardonner à ce roi qu'ils ont tant aimé. Il y a d'abord son âge et ses problèmes de santé à répétition (six interventions chirurgicales en deux ans). Et puis, il y a les scandales. Outre son infidélité chronique et de moins en moins discrète, le roi choque par ses parties de chasse à l'éléphant, espèce menacée, au Botswana. Un passe-temps bien coûteux (37.000 € par bête tuée) à l'heure où le taux de chômage espagnol dépasse les 26 % et où le salaire minimum est de 753 €. Sans parler des scandales de corruption et de détournement d'argent public visant son gendre, Iñaki Urdangarin, et l'inculpation de sa propre fille, Cristina, pour fraude fiscale et blanchiment de capitaux.

En janvier dernier, selon un sondage du quotidien El Mundo, deux Espagnols sur trois souhaitaient l'abdication de Juan Carlos. En revanche, 66 % des sondés avaient une "bonne" ou une "très bonne opinion" de Felipe, son héritier. Et 57 % pensant qu'il pourrait redorer le blason de la monarchie. Les juancarlistes déçus seraient-ils en passe de devenir felipistes? Que sera sera…  

 

 

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