Johnny Depp: Ma vie avec Hunter S. Thompson

Quand il n'est pas l'ouvrier de Disney, Depp s'enfonce dans la brutalité de la prose de Thompson, suicidé de génie, dont il adapte, après Las Vegas Parano, Rhum Express.

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Hunter S. Thompson était selon les gens qui l’ont connu une vraie force de la nature. Pour vous, qui était-il?
Johnny Depp – Derrière sa carapace de brute, c’était un homme hypersensible qui s’inquiétait pour les autres. C’était un animal qui réagissait à l’instinct. Je ne connais rien ou personne qui fût capable de l’arrêter. À part lui-même bien sûr, ce qu’il a fait.

Rhum Express revient sur la jeunesse de Thompson. Quand il ne sait pas encore exactement ce qu’il va faire de toute cette rage?
En 1959, Hunter vient juste de sortir de l’Air Force où il a connu de gros problèmes avec l’autorité. C’est l’époque où il va découvrir ce qu’il veut devenir. Tout est en place: la rage est là, le talent est là, la conscience est là. Il lui reste juste à trouver un style et une voie, ce qui va arriver très vite.

Quand l’avez-vous rencontré?
Je l’ai rencontré aux environs de Noël 1994. J’étais en vacances à Aspen et un ami me dit: "Tu devrais venir à la Woody Creek Tavern ce soir. Je vais m’y pointer avec Hunter Thompson". J’y suis allé et juste avant minuit, la porte s’est ouverte, il s’est pointé vers moi et m’a dit: "Bonjour, je suis Hunter, comment allez-vous?" À partir de cet instant, il ne s’est plus passé un jour sans que nous ne nous parlions au téléphone. C’était…

Un coup de foudre?
Une histoire d’amour. Oui, une grande histoire d’amour. Qui a duré jusqu’à sa mort.

Qu’est-ce qui vous réunissait?
Nous partagions le même goût pour l’aventure, l’insolite, l’inattendu. On aimait se mettre dans des situations délicates. Quand il se sentait le besoin de bouger, il m’appelait et disait: "Colonel Depp, j’ai besoin de vous à La Havane dans une semaine". J’étais toujours en plein tournage et je devais me débrouiller pour changer le plan de travail. Et bien sûr, une semaine après, j’étais à La Havane pour passer quelques jours de folie avec Hunter.

Qu’est-ce que cette amitié vous a apporté?
Tellement de choses… Vivre avec Hunter, c’était devenir un personnage de roman à qui tout peut arriver, tout le temps. Il mettait de la fantaisie dans chaque geste. Par exemple, il voulait que je fasse avec lui toutes les tournées de promotion de ses livres. Il disait: "Tu seras mon manager et mon chef de la sécurité". C’est comme cela qu’il me présentait dans tous les magasins que nous visitions sur la route. Nous arrivions, il entrait dans le magasin et disait: "Je vais me coucher une heure, arrangez-vous avec Ray, c’est mon manager". Il me faisait alors signe de venir. Quand j’arrivais, la personne clignait toujours des yeux et lui disait, hésitante: "Excusez-moi, mais cette personne ne s’appelle pas Ray, c’est Johnny Depp". Et bien sûr, il niait… (Rire.)

Vous souvenez-vous du jour de sa mort?
Très bien, oui. Je savais qu’Hunter avait dicté sa vie et que ce n’était pas le genre de mec qui s’éteindrait peinard sur sa chaise longue un soir de Noël. Je savais qu’un jour, il se tuerait. Je n’étais donc pas choqué mais dévasté par sa perte. Après, j’ai commencé à lui en vouloir de ne pas m’avoir donné un dernier coup de téléphone, fait une dernière blague. Encore que la dernière blague, il l’a faite. Son dernier souhait était que ses cendres soient soufflées d’un immense canon dans son jardin. Il voulait un canon de 50 mètres de long, ce qui n’existe pas. Alors, avec des amis, on s’est un peu cotisés pour le faire construire. Et un jour, on s’est retrouvés dans son jardin et on l’a propulsé dans les airs avec notre canon de 50 mètres de long.

Il vous a vu devenir une immense star. Qu’en pensait-il?
Il était très protecteur envers moi. Pour lui, je bossais la journée. Mais ce qui l’intéressait, c’était le mec qui, une fois le soir venu, allait l’appeler pour se marrer un coup. Mais je sais qu’il était aussi fier de moi. Il découpait parfois des articles qui parlaient de moi pour me les montrer.

Vous considérez-vous comme le gardien de Hunter au cinéma?
Non. Mais c’est un personnage qui est en moi. Vous savez, le premier jour de tournage de Las Vegas Parano, j’ai reçu un coup de téléphone de Bill Murray qui avait interprété Hunter dans Where The Buffalo Roam et il m’a dit: "Je veux juste te prévenir qu’une fois que tu es entré dans la peau de ce mec, que tu prends ses mimiques et son rythme, que tu commences tout doucement à penser comme lui, il est impossible de totalement s’en débarrasser après". Mais Hunter était déjà entré en moi. Et je lui ai dit: "Bill, je crois qu’il n’y a plus rien que je puisse faire".

La galerie rock de Johnny

Fan ou ami, Johnny Depp a toujours été attiré par les personnalités plus grandes que nature. Quelques exemples.

Keith Richards. Un de ses meilleurs amis. Il s’est inspiré des attitudes et de la démarche de Keith pour créer le personnage de Jack Sparrow dans la série Pirates des Caraïbes.

Alice Cooper. Guitariste tout à fait honorable, Johnny Depp ne rate jamais une occasion de monter sur scène avec ses potes musiciens. On l’a très souvent vu dans des bars avec son ami Alice Cooper. À notamment reprendre d’infâmes versions hard rock de Another Brick In The wall.

Jean-Michel Basquiat. Grand fan de l’artiste peintre, Depp a participé au numéro de la revue Bordel sur l’artiste new-yorkais (un texte traduit par Virginie Despentes). Il y écrivait: "La musique, belle et dérangeante, de ses peintures, la cacophonie de son silence, prenant nos sens d’assaut, résonneront bien au-delà de nos respirations. Basquiat était, Basquiat est musique… primitive et féroce".

Oasis. Dès 1994 et les origines de leur succès, Johnny Depp s’est acoquiné avec les frères Gallagher d’Oasis. Il joue même une partie de guitare sur le morceau Fade In-Out sur l’album Be Here Now (1997).

Iggy Pop. Quand il arrive à Los Angeles au début des années 80 pour connaître la gloire avec son groupe punk The Kids, Johnny Depp décroche la première partie d’Iggy Pop. "Un rêve à l’époque", dira-t-il. Il recroisera Iggy Pop dans le rugueux Dead Man de Jim Jarmusch. Sur une musique signée Neil Young, rien que ça. – J.Co.

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