John Cale: « Avec le Velvet, nous faisions de la poésie »

Même si son dernier album "Shifty Adventures in Nookie Wood" ne rend que trop rarement hommage à son génie, une rencontre avec John Cale ne se refuse pas. 

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Ce n’est pas tous les jours que l’on reçoit une demi-heure pour poser des questions à un des fondateurs du Velvet Underground, le groupe qui a donné de nouvelles dimensions au rock à la fin des années 60 en le poussant dans ces retranchements les plus bruitistes mais aussi en l’accouplant avec la musique classique la plus avant-gardiste.

Courtois mais pas spécialement expansif, le Gallois a cette faculté de vous faire deviner par un simple regard s’il prend votre question en compte ou non. Et s’il ne refuse pas spécialement de s’écarter de la promo de son petit dernier, il vous fait bien comprendre que c’est surtout pour cela qu’il s’est enfermé toute une journée dans une chambre d’hôtel bruxelloise.

Rares sont les hommes de 70 ans qui ont encore l’énergie pour assurer des tournées, enregistrer des disques, etc… D’où vous vient-elle?
Je ne sais pas, c’est devenu quelque chose de naturel. Si je fais de la musique ce n’est pas pour l’écouter tout seul chez moi, c’est pour la partager avec d’autres gens. C’est là que peut venir la satisfaction. Un musicien a besoin de feedback.

La publication d’un nouvel album représente-elle toujours quelque chose de spécial pour vous?
Oui, bien sûr. Je pense chaque fois avoir fait de mon mieux. La publication de l’album, puis les concerts, c’est le moment où tu peux voir concrètement si cela plait à quelqu’un.

Donc vous faites encore attention au jugement que porte le public, la presse ou vos collègues sur votre travail?
La règle basique c’est: si tu n’aimes pas ce que tu as fait, personne d’autre ne l’aimera. J’essaye de mettre mes idées dans ma musique, ce qui implique des contradictions voire des conflits parfois. Mais je n’essaye pas de les résoudre, ce serait une source de perte d’énergie parce que pour moi, la confusion est source de création.

C’est la sagesse qui vous fait dire cela?
C’est quoi la sagesse? La seule sagesse que j’ai peut-être atteinte est de savoir si je dois continuer ou non. Tant que j’apprends des choses et que j’arrive à le transmettre au public, je continue.

Qu’avez-vous appris, par exemple, avec cet album?
A mieux déterminer quand un morceau est fini ou non. Trouver des solutions non-conventionnelles pour faire aboutir les idées et les chansons. Le systématisme couplet/refrain n’est pas toujours la bonne voie à suivre. Je n’essaye plus d’accoucher de morceaux parfaits, parfois il vaut mieux privilégier des formes bizarres.

Mais cela c’était déjà le cas avec le Velvet Underground, par exemple.
C’est un peu différent parce que nous considérions que nous ne faisons pas de la musique mais de la poésie.

"I wanna talk 2 you", le premier single tiré du nouvel album est co- produit par Danger Mouse. Comment est-ce que deux producteurs comme vous arrivent à travailler ensemble? Je suppose que vous aviez dès le départ une idée précise de ce que vous vouliez?
Eh ben non, c’est ça le truc. Je ne savais pas exactement ce que je voulais. Il a repris des éléments un peu disparates que j’avais laissé de côté et il leur a donné du sens. Il est vraiment créatif et a de très bonnes idées. Sur ce coup, je lui ai laissé le pouvoir de décision et c’était plutôt agréable.

Ca ressemble à l’alliance entre deux générations.
Quand on m’a dirigé vers lui, je ne savais pas vraiment qui il était. J’avais entendu parler du "Grey Album" mais je ne l’avais jamais écouté. Il m’a alors donné son album DangerDoom. C’est pas mal comme carte de visite. Ce qu’il a fait avec Norah Jones est vraiment bien aussi. Il l’emmène dans un univers qui ne correspond à l’image que l’on se fait d’elle.

Vous avez déclaré que le plus important pour vous était le "groove" d’un morceau.
Plus exactement le groove comme point de départ. Quand tu es assis au piano, ou derrière ta guitare, et que tu écris une chanson, tu restes toujours dans la même position. C’est une espèce de limitation. Tandis que si tu réfléchis d’abord au groove que tu veux donner, tu laisses plus de possibilités ouvertes.

Vous avez travaillé avec beaucoup de monde  sauf David Bowie, c’est étonnant.
Si, une nuit. On s’est retrouvé dans un club et on a joué quelques morceaux ensemble.

Je vous dis cela parce que votre album m’a parfois pensé à lui.
Peut-être. Mais j’ai commencé à chanter avant lui (rires). Si je dois citer un artiste qui m’inspire, je dirais plutôt Tom Waits. Il écrit de très bonnes chansons.

Et parmi ce que vous entendez aujourd’hui, qu’est-ce qui vous plaît?
J’aime le hip-hop avec un rythme laidback, c’est sexy. Rick Ross, Dr. Dre,… J’aime le sens de l’humour des mecs qui viennent du rap. Il y a un groupe qui s’appelle Not The 1s qui a fait un morceau qui s’appelle "You dress like an asshole", ça s’adresse aux fashion victims. C’est très amusant.

Avez-vous toujours envie de produire d’autres artistes?
C’est très difficile. Ca prend pas mal de temps. Puis de nos jours, les gens disposent de très bons outils pour faire ça eux-mêmes. J’ai un copain, un gros producteur, qui reçoit tout le temps des démos de la part de jeunes artistes et, la plupart du temps, il leur répond que, visiblement, ils n’ont pas besoin de lui. Si je le fais, ce n’est pas juste pour le plaisir de produire, c’est pour assister ou soutenir un groupe dans lequel je crois et à qui je peux apporter quelque chose.

Vous avez produit quelques albums légendaires comme "Horses" de Patti Smith ou le premier Stooges…
(Il interrompt) Vous avez entendu l’album français de Iggy?

Non…
Il est fou. J’adore ce mec.

Les années 60 et 70 étaient des périodes dangereuses pur les artistes avec tous ces excès de drogues…
(Il interrompt de nouveau) La période actuelle est tout aussi dangereuse.

Le fait est que Iggy, Lou Reed ou vous faites figure de survivants. Comment l’expliquez-vous?
Expliquez quoi? Il n’y a pas de secret. La vie est dangereuse pour n’importe quel humain.

Quel est votre rapport est la scène? Diriez-vous comme d’autres que c’est l’endroit où vous êtes le plus heureux?
Oui, certainement. C’est là que je me sens le plus moi-même. Avec le groupe on s’amuse bien. On tente de nouveaux trucs, on essaye de se surprendre les uns les autres. C’est comme être sur une plaine de jeux.

Au milieu de ce groupe, du quatuor de violonistes et des choristes qui tournent avec vous actuellement, vous comportez-vous comme un chef d’orchestre?
Non, je suis un chanteur de big band. Ils savent ce qu’ils ont à faire, ils savent quand ils peuvent prendre un peu de liberté et quand ils doivent être très précis. Ce sont des musiciens qui aiment prendre des risques, je vais leur lâcher la brise au fur et à mesure de la tournée.

Etes-vous toujours effrayé avant de monter sur scène?
Oui, j’essaye de garder un oeil sur tout. Control freak. Mais parfois les choses ne se passent pas comme prévues. On se raccroche alors à la set-list. Si tout se passe bien, il nous arrive alors de nous écarter pour essayer certaines choses.

Les nouvelles chansons sont faciles à jouer sur scène?
Oui, nous sommes très organisés, chacun sait quelle partie il doit jouer.

Vous avez écrit beaucoup de B.O. et pas mal pour des cinéastes français. Vous avez une relation particulière avec le cinéma français?
Je ne sais pas. Cela y ressemble en tout cas. En France, le cinéma signifie autre chose, il n’essaye pas de faire à tout prix des films qui feront des cartons quand ils repasseront à la télé. Le film est plus un objet artistique que commercial comme à Hollywood.

Question obligée: vous avez toujours des contacts avec vos ex-collègues du Velvet Underground?
Non. Nous avons tous nos affaires et parfois elles se croisent. Donc c’est un e-mail par ci, par là. De toute façon, je ne vais plus à New-York.

John Cale
Shifty Adventures In Nookie Wood
Domino/V2

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