Jean-Pierre Van Rossem: « J’ai peut-être un peu vieilli »

La politique, la Formule 1, les affaires: l'inventeur du Moneytron a tout mélangé et fini en taule. Nous l'avons retrouvé. Il a gardé de curieuses obsessions.

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Souvenez-vous, c'était fin des années 80. Un Belge, inventeur d'une incroyable machine à ne jamais perdre en Bourse, faisait la une de tous les journaux. Milliardaire atypique, provocateur, érudit et fou de bagnoles, Jean-Pierre Van Rossem s'offrait une écurie de Formule 1 comme on se paie une danseuse. Espèce de génie situationniste, super-BV avant la lettre, l'homme se lançait ensuite en politique avant d'être rattrapé par les scandales financiers. Car sa fortune était en fait bâtie sur un leurre, une espèce de chaîne de Ponzi, dans laquelle l'argent n'est pas placé en Bourse mais sert simplement à payer les intérêts des investisseurs toujours plus nombreux… En 1995, l'homme était condamné à cinq ans de prison, disparaissant du paysage. Toujours insaisissable, l'ex-anar de 66 ans s'est aujourd'hui fixé avec son fils à Humbeek, en périphérie bruxelloise, dans une villa aux allures de château baroque. Surprise, il s'est pas mal calmé.

On vous prête l'envie de revenir en politique. Info ou intox?
Jean-Pierre Van Rossem – Ni l'un ni l'autre. Une info supposerait une source sûre, une décision ferme; une intox contribuerait à voiler une volonté cachée. La vérité, c'est que, de temps en temps, je donne des idées. Elles peuvent aider à pousser de plus jeunes que moi dans l'arène politique. La vie publique demande du sang neuf. Je suis trop vieux pour y retourner…

A quoi vous consacrez-vous depuis que vous avez quitté la vie publique?
J'écris actuellement un livre sur l'histoire de l'uranium belge au Congo. Un sujet passionnant et peu connu. Depuis 1945, les USA se sont procuré de l'uranium via l'Union minière au Katanga. Entre 1982 et 1985, 80 % de l'uranium américain provenait d'une entreprise belge installée au Congo sans que notre gouvernement soit au courant des transactions… Le livre sort en octobre prochain.

Que vous reste-t-il de votre passion pour l'automobile?
Je vais encore sur les circuits car on m'y invite, mais cela me passionne moins. Les temps ont changé. Aujourd'hui, il faut 30 à 35 millions de dollars pour monter une équipe, alors que 12 suffisaient à mon époque… Ceci dit, je me suis récemment acheté une Jaguar avec un moteur de compétition de 650 CV: elle consomme 25 litres et me coûte un pont. J'ai aussi publié plusieurs articles dans la presse spécialisée sur la compétition entre Ford et Ferrari dans les années 60 et entre Ferrari et Porsche la décennie suivante. Cette époque était vraiment fascinante!

On vous aurait imaginé plus excité par les nouvelles technologies que par la mécanique ancienne…
Je m'intéresse aux nouvelles technologies, mais surtout sociologiquement. Le rapport au temps qu'elles induisent est extrêmement intéressant. On vit dans une époque d'incertitude absolue. Il n'y a plus de contrôle social, plus d'église, plus d'école toute-puissante. Qu'est-ce que la vitesse induite par les nouvelles technologies provoque comme changements invisibles? Je ne suis qu'au début d'une longue recherche…

On vous connaît aussi une passion pour la littérature…
Elle ne m'a jamais quitté! Je pourrais vous parler pendant des heures de l'histoire de la littérature néerlandophone. Et j'essaie d'exprimer en chiffres le taux d'innovation d'un texte. J'ai analysé plus de 3.000 romans. La palme revient à James Joyce. Son Ulysse paru en 1922 était révolutionnaire. A l'occasion, je ressors aussi mes anciens manuscrits: neuf tomes sur l'histoire du XXe siècle. J'ai été féru de marxisme et j'ai écrit tant que je pouvais sur ce sujet. Mais je crains de ne jamais trouver un éditeur!

Vous étiez aussi anarchiste et républicain. On se souvient notamment de votre sortie lors de la prestation d'Albert II en 1993…
Je suis toujours républicain! Même si je dois reconnaître qu'Albert II ne se débrouille pas trop mal. Il a plus de flexibilité que Baudouin, il est moins contrôlé par son entourage et, heureusement, pèse moins dans le jeu politique. Je suis toujours un peu anar aussi, mais… j'ai peut-être un peu vieilli. Je me suis assagi! Et puis, j'ai le sens des réalités… économiques. C'est marxiste aussi, ça!

Que pense le marxiste de la situation politique actuelle?
Je me demande pourquoi les Flamands sont autant demandeurs de réformes institutionnelles. Elles ne sont pas cruciales pour l'instant. Ceci dit, à part quelques Flamands qui sont encore supporters du Standard ou de Philippe Gilbert, et quelques Namurois qui veulent manger un moules-frites à Blankenberge, Flamands et francophones n'ont plus grand-chose en commun. Lorsque je regarde les journaux télévisés de VTM et de la RTBF, je suis dans deux pays différents. Deux cultures, deux façons de voir le monde.

C'est justement ces deux visions qui se cristallisent par exemple sur BHV…
Oui, mais il ne faut pas exagérer. Ce serait mieux d'élargir le champ des possibilités plutôt que de le réduire. Nommer les bourgmestres francophones qui ont été élus. Permettre des accès multilingues à l'administration et à l'enseignement. Donner aussi la possibilité aux 150.000 Flamands qui vivent en Wallonie de voter pour des Flamands. Je sais que cela va à l'encontre des sacro-saints "principes" du Mouvement flamand. Mais de quelle Flandre veulent les nationalistes? S'imaginent-ils vraiment pouvoir encore vivre à Bruxelles ou en périphérie entre Flamands de souche? Je ne vois pas comment, au XXIe siècle, un Etat semblable à ceux du XVIIIe ou du XIXe siècle pourrait être créé.

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