Jean-Marc Bosman: »Je dois être un des Belges qui a payé le plus d’impôts. »

Son procès a changé le visage du football européen. Mais les lendemains ont été durs. Lâché par tout le monde, il a sombré dans la dépression et l'alcool. Quinze ans plus tard, il veut repartir au combat.

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La silhouette s’est épaissie. Et le cheveu devenu plus rare. Mais sourire et franchise habitent toujours le personnage. Jean-Marc Bosman, 47 ans, remonte la pente. Le 15 décembre 1995, le footballeur liégeois acquiert une renommée internationale en gagnant son procès devant la Cour européenne de justice de Luxembourg. Autrefois liés à leur club d'origine, les sportifs en fin de contrat deviennent libres de leurs mouvements. Désormais obligé de traiter ses joueurs comme n'importe quel travailleur, le foot professionnel connaît une immense révolution financière.

"Un droit de l'homme" enfin obtenu estime Bosman, qui ne regrette rien. Pas même ce qui a suivi. Car les cinq années de procédure avant l'arrêt ont exténué le jeune footballeur, victime d'insultes et de menaces de la part d'un milieu qui a très vite mesuré le coût – surtout pour les clubs les moins riches – d'une victoire du Liégeois. Subissant des pressions de toutes parts, Bosman finit par craquer, abandonne sa carrière pro et sombre. Pendant dix ans. Aujourd'hui, il se reconstruit autour d'un nouveau noyau familial. Et n'a pas perdu son goût pour le combat.

15 ans après votre victoire devant la justice, quel est votre rapport avec le football? Vous le suivez toujours ou il vous dégoûte?
Jean-Marc Bosman – Non, non, je reste attentif. Je suis par exemple contre l'introduction des playoffs dans notre championnat. La saison dernière, ils n’ont pas été intéressants. Et cette saison, ceux qui étaient pour – Anderlecht surtout – se sont plantés. On doit conserver des formules classiques de compétition. C’est beaucoup plus attirant. Les playoffs, c’est fait pour jouer encore plus, faire circuler toujours plus d’argent. Il faut avoir fait des études universitaires pour les comprendre. Mais le pire, c’est qu’on prend les supporters pour des pigeons. Ils paient deux abonnements. C’était plus simple à mon époque.

Le 15 décembre 1995, vous imaginiez l’onde de choc que l’arrêt allait provoquer?
Je n'ai compris que peu à peu que j'avais une chance de le remporter. Mais pendant la procédure, des dirigeants belges m’ont vomi dessus. On m’a accusé d’avoir foutu en l’air le système. On disait qu’à cause de moi, les clubs ne gagneraient plus d’argent. Or de l'argent, il n’y en a jamais eu autant en circulation. Tous les clubs belges ont profité de mon combat. Je dis bien tous!

Après votre procès, pourtant, plus aucun club pro n'a voulu de vous… Les lendemains ont été difficiles?
On peut le dire. Dans la négociation de mes dommages et intérêts après le procès, ou dans l’organisation du match de charité qui a été organisé en mon honneur (en 1998 – NDLR), j'aurais dû être plus vigilant. Certaines personnes ne pensent qu’à l’argent. Ceux qui ont tiré la couverture à eux dans mon entourage se reconnaîtront. Moi, j’ai pris tous les coups. Bon, c'est vrai que certains joueurs m'ont témoigné de la sympathie. Des internationaux néerlandais m'ont aussi versé une somme d'argent pour me remercier. Mais c'est tout. Je n’ai d’ailleurs plus aucun contact avec le monde du football.

En cours de procès, vous n'avez jamais eu envie d'abandonner?
Beaucoup l'auraient fait, je pense. Mais j'étais déterminé, bien décidé à aller au bout. En néerlandais, Bosman signifie "l’homme des bois". Eh bien moi, j’ai défriché des hectares! Mais après l’euphorie de la victoire, il y a eu la décompression. J’avais rompu avec mon épouse. Je me suis mis à boire et je n’ai pas eu que des amis pour gérer les conséquences. L’alcool était mon exutoire. Jamais d’alcool fort, juste du vin et de la bière, mais à longueur de journée. J’ai plongé pendant de nombreuses années. J’étais isolé physiquement et moralement. Les gens ne se rendaient pas compte des droits que j’avais gagnés pour tous les sportifs, on ne me témoignait aucune reconnaissance. Pourtant, avoir obtenu la libre circulation des joueurs, c’est une grande fierté. D’autres ont reçu des médailles pour bien moins que ça.

Il n'y avait plus personne autour de vous?
Vu mon état, je n’étais plus toujours au courant de ce qu’il se passait. Mon avocat Luc Misson, un père pour moi, m’envoyait encore du courrier régulièrement et me mettait en garde. Mais je n’ouvrais plus les enveloppes. Au total, j’ai traversé ce tunnel pendant une décennie. Ce n’est que quand j’ai arrêté de boire que j’ai ouvert les yeux et mené mon enquête. Entre-temps, le fisc me réclamait des impôts astronomiques sur les sommes reçues en dédommagement dix ans plus tôt, ce qui n’a rien arrangé. Je dois être un des citoyens belges qui a payé le plus d’impôts.

Aujourd’hui, vous dépendez du CPAS…
C’est mon seul droit, un peu plus de 700 euros mensuels. Je n’ai pas joué suffisamment d’années pour bénéficier du chômage.

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