Jean-Luc Delarue: Itinéraire d’un surdoué très discuté

Grand fauve de la télé, Jean-Luc Delarue a été terrassé à 48 ans par son cancer. Point final d'un parcours édifiant. Celui d'un animateur de génie dopé par son succès puis brûlé par ses excès.

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"Delarue ne passera pas l'été". Indélicate, la récente prophétie d'un de ses proches s'est malheureusement réalisée vendredi dernier à l'hôpital parisien du Val-de-Grâce où l'animateur avait été transféré d'urgence. Son cancer du péritoine et de l'estomac, avoué publiquement en décembre 2011, a eu le dernier mot. Dernier chapitre d'une descente aux enfers entamée plus d'un an plus tôt, le 14 septembre 2010, lorsqu'il "tombe" pour recel et consommation lourde de cocaïne. Une bombe médiatique qui détruit une fois pour toutes l'homme, l'animateur talentueux – créateur, entre autres, de Ça se discute et Tout une histoire, -, le people controverséet le patron redouté de Reservoir Prod. Le cancer aura fini de l'achever.

 

Rare en interview et maladivement méfiant envers les journalistes, Jean-Luc Delarue avait pourtant consenti en octobre 2008 à pousser la porte de notre rédaction. A condition que ce soit pour une rencontre avec un panel de nos lecteurs. Un grand moment de franche explication avec un grand pro de la télé et notre Moustique d'Or du meilleur animateur 2006. Sur le chemin vers l'interview, il nous avait glissé: "il est important que les gens perçoivent vraiment qui je suis". Quand ça se discute autour de Delarue. Extraits. – F.L.

 

k Vous avez choisi une rencontre avec nos lecteurs plutôt qu'une interview classique. Pourquoi?

Jean-Luc Delarue – C'est plus intéressant. J'ai si peu l'occasion d'écouter les questions de ceux que j'ai l'habitude de questionner dans mes émissions et de dialoguer en direct avec le public. Donc ne vous gênez pas. C'est sans filet! Posez toutes les questions que vous voulez. Je m'attends à tout… et à rien.

 

K On vous garde à la télé pour vos chiffres d'audiences, votre bagout ou votre art à psychanalyser monsieur tout le monde?

JLD – Un peu tout ça. En fait, c'est l'éternelle question de savoir pourquoi on vous aime? Encore plus d'actualité quand on est quelqu'un de connu. Vous suit-on pour vous ou par intérêt? Pour ce qu'on est ou pour ce qu'on fait? Un être humain c'est quelqu'un qui fait, qui agit, qui donne du sens à sa vie. Alors pourquoi me garde-t-on? Mes émissions marchent et rapportent des revenus publicitaires. Maintenant, le côté psychanalyste… Il est en tout cas sûr que les émissions que je présente ou produis remplissent un rôle important de dialogue et d'écoute, de partage de vécu, propre au service public.

 

k Vous vous trouvez toujours bon comme animateur?

JLD -… Des fois je ne me trouve pas mauvais, d'autres fois, je me trouve catastrophique. Et mes collaborateurs ne se gênent pas pour me le dire.

 

k Des reproches de quel genre?

JLD – Parfois sur des détails vestimentaires. Sur des mimiques, des grimaces, une façon parfois un peu dur de couper la parole aux gens.

 

k Un instrument colle à votre image, c'est l'oreillette. Un plus indispensable?

JLD – Elle me sert à être mieux à l’écoute de l’équipe. On me dit "ta gueule", "tais-toi, tu parles trop" ou on me glisse des détails sur les invités, sur les cadrages, sur les timings. C'est très utile. Je suis capable d’une écoute dissociée assez incroyable.

 

k Avez-vous suivi une formation en psychologie ou avez-vous appris sur le tas à bien questionner vos invités?

JLD – J'aime ce rôle car je suis curieux. Je le fais par goût, par intérêt. Par contre, j’ai fait moi-même une analyse pendant quatre ans. La psychanalyse permet de mieux se comprendre, se connaître. Mais il ne faut pas trop se connaître non plus, trop de thérapie n’est pas bon.

 

k Dans quel état d'esprit vous mettez-vous à l'écoute de vos invités?

JLD – J'essaye de ne jamais oublier qu'on ne sait rien pour chaque fois être prêt à apprendre des choses nouvelles et les sortir du silence. Certains sujets sont assez lourds. Parfois, j'ai dur à m'en remettre. Je ne sors jamais indemne de mes émissions. Certains thèmes ont pu avoir une répercussion sur ma vie. Il m'arrive aussi de m'impliquer. Une de mes invitées, Jacqueline, atteinte d'un cancer refusait de se soigner. J'ai mangé plusieurs fois avec elle. Elle est même venue chez moi à la maison. On est tous plus au moins le produit de différentes rencontres. Et il y a la vie hors la télé et dans la télé. Dans les deux cas, c'est ma vie.

 

k Vous n'éprouvez aucune lassitude?

JLD – Comparé à quelqu'un qui va recevoir la même star pour la cinquante-deuxième fois, moi je n'ai pas le temps de me lasser puisque, même si des thèmes reviennent, toutes les histoires sont différentes.

 

K C'est plus difficile quand vous êtes déprimé?

JLD – Ces jours-là, tout est plus difficile. Ecouter devient alors moins difficile que de parler. Je me sers des témoignages comme d'une nourriture. Pouvoir mettre son histoire humaine en perspective est très intéressante. J'essaye d'être le plus proche de la vérité de l'instant vrai.

 

k Quel est le thème qui vous conviendrait le mieux si vous deviez témoigner dans vos émissions?

JLD – Des thèmes liés aux histoires de famille ou aux histoires d’amour, cela m’intéresse toujours.

 

k En exploitant certains témoignages et certains vécus n'êtes-vous pas dans le voyeurisme et la télé-réalité?

JLD – Non. Je ne vois pas bien dans la télé réalité où est la réalité. Souvent les situations ne sont pas réelles, c'est scénarisé… Chez nous, à Ça se discute ou Toute une histoire, de vrais gens viennent nous raconter leurs histoires, leurs expériences, c'est tout. Je fais de la télé-vérité. Sans juger. Mais en défendant des valeurs comme le fait qu'il faut que chaque être soit le plus libre possible de choisir sa vie, de ne pas la subir, de poser ses chaînes, de faire preuve de discernement, de courage et de persévérance.

 

k On sent que vous manifestez beaucoup d'humanité mais comment vivez-vous le fait de faire un tas de pognon sur la détresse des gens?

JLD – Vous voulez dire gagner ma vie? (silence tendu…) En parlant de faire votre métier vous dites "faire du pognon, vous"? Moi pas. Ce serait assez désagréable de voir la vie de la façon énoncée dans votre question. Certes mes équipes et moi-même ne sommes pas des doux rêveurs. Nos détracteurs peuvent dénoncer s'ils le veulent que nous faisons du pognon avec des gens qui n’en ont pas ou du succès avec des gens qui souffrent. C’est caricatural! Les téléspectateurs regardent ce qu'ils ont envie de regarder. Je n’ai pas l’impression de faire du pognon sur quoi que ce soit ou de voler quelqu'un. J’ai le sentiment de gagner ma vie en faisant un métier que j’aime beaucoup. Et j’ai l’impression de faire plutôt du bien à l’humanité plutôt que du mal. Je ne dis pas que je suis un mec parfait, mais quand je me regarde, et en me construisant peu à peu, je suis quelqu’un que je respecte à peu près.

 

k Vous avez créé quelques concepts marquants comme Ça se discute, Stars à domicile, Vis ma vie, C'est mon choix, Toute une histoire… C'est un don?

JLD – Il ne s'agit pas de faire nouveau à tout prix. On essaye de coller à l'air du temps. J'ai toujours essayé de faire des émissions modernes.

 

k L'image d'homme moderne justement n'a pas cessé de vous coller à la peau, entre gendre idéal et patron dynamique… Vous avez aussi été traqué comme un people alors que vous êtes peu mondain…

JLD – On m'a beaucoup embêté alors que je n'ai jamais fait commerce de ma vie privée. Je ne suis pas public tout le temps. On a tous le droit de respirer un petit peu comme aller flâner tranquille avec mon fils à Disneyland.

 

k Mais parfois vous faites irruption dans la rubrique fait divers comme quand vous avez pété les plombs à bord de l'avion Paris-Johannesbourg et vous êtes très mal conduit (ndlr: comportement délirant et agressif envers le personnel et les passagers)…

JLD… Je me demandais quand vous alliez me parler de l'incident de l'avion. Pour être clair, oui j'ai joué avec les limites. Ça me pendait au nez. C'est du à un cocktail de différents facteurs. Une sonnette a retenti et je l'ai entendue. Il y a eu un avant et un après ce violent burn out.

 

k Vous avez été décrit parfois comme un despote… qui oblige ses employés à l'appeler "Président" ou "Boss"…

JLD – Ça m'énerve! Une fois pour toutes, les seules personnes qui m'ont appelé "Président" dans mon entreprise, c'était pour se foutre de ma gueule. On m'appelle Jean-Luc. Ça tombe bien c'est mon prénom.

C'est dans le but de nuire qu'on colporte des mensonges sur ma manière de diriger mes équipes. C'est peut-être de ma faute, j'ai trop mépriser les critiques. Mais non, je ne suis pas un despote.

 

k C'est important pour vous de passer pour un type bien…

JLD – Non. Mais il est important que les gens perçoivent qui je suis. Je ne deviens pas un monstre quand les caméras s'éteignent. On est tous capables du meilleur ou du pire mais je crois surtout qu’on est tous capables du meilleur. Donc je vois l’humanité positivement. Et j’ai une vision de l’humanité encore meilleure en travaillant à son contact.

 

k La presse aime s'emparer de vos failles…

JLD – C'est sans doute parce que je suis avare d'interviews. Ils se vengent. La presse ne m'intéresse pas. Ce qui m'importe, ce sont les relations avec le public et les télés. Désolé, je suis petit-fils de commerçant. Pour moi le client, c'est le public. Le mot commerçant, je le mets très haut.

 

k Dans un futur sans télé qu'aimeriez-vous faire?

JLD – Je crois que je travaillerais dans le domaine de l'art ou dans l'écologie. Je ne suis pas artiste, mais je suis passionné. Il y a dans l'art un reflet profond et complet de la société. Sans contrainte de temps,

j'aime l'expression la plus pure, la plus profonde.

 

k Y a-t-il une chanson particulière qui vous touche?

JLD – "Le premier jour du reste de ma vie" de Etienne Daho. C'est un concept de vie, une philosophie.

J'adore aussi les livres… et le football.

 

k Vous êtes toujours resté dans le créneau des magazines de société. Les variétés vous font peur?

JLD – Je suis vraiment dans ce que je veux et ce que j’aime. J’ai essayé de faire des émissions avec Michel Drucker. Mais non, je ne me sens pas à l'aise dans les variétés, les people, le show bizz… Il y a une sorte de convention, de jeu de rôle, qui fait que je ne me sens pas chez moi. C’est comme si ce n’était pas ma langue maternelle. C’est comme ça.

 

k Michel Drucker, justement, a dit qu'il aimerait mourir à la télévision. Et vous?

JLD – J’aimerais en tout cas ne pas mourir tout de suite. Et si possible plutôt en bonne santé. Mais Michel peut se permettre de dire cela, il fait partie de l’histoire de la télévision. Il vend Dieu avec le poste. Il incarne la télévision. Moi pas.

 

Retrouvez le reste de cet article dans votre Moustique du 29 août

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