Jean-Louis Murat: « Sans mon orgueil, je ne serais rien »

Vingt-cinq ans après son premier single, Murat refait encore et toujours la chanson française à son image. Interview bilan dans le sillage d'un dernier album caressant.

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L'accueil critique de "Toboggan" est vraiment formidable. Cela a encore de l'importance? Cela rassure? 
Jean-Louis Murat – Un accueil médiatique favorable ne veut pas dire un accueil public favorable. Le divorce est même de plus en plus grand. Quand j'ai commencé, deux pages dans Libé, deux dans Le Monde, quatre étoiles dans Télérama et on vendait 150.000 albums. Là, mes amis de The Delano Orchestra, un groupe de Clermont, avec tous les médias à leurs pieds, ils ont fini avec 5.000 exemplaires! Une des pistes d'explication, c'est que le média télé est tellement mauvais que ça rejaillit sur tous les autres. Les gens ne croient plus ce qu'ils voient à la télé et, conséquence directe, ils ne croient pas non plus ce qu'ils lisent.

Tu ne crois pas que ça vient aussi du statut de la musique qui ne représente plus la même chose?
Intrinsèquement, la musique ne représente plus grand-chose. On est des chanteurs inaudibles dans une société inaudible. Je le dis pour moi et pour tous les collègues. Dans des civilisations qui s'éteignent, les voix et la force d'imagination s'éteignent aussi. On s'est fait avoir dans notre passion pour la contre-culture, pour le rock. Cette musique qu'on a aimée est devenue le bruit de fond d'un mode de vie qu'on déteste.

Tu as l'impression d'avoir été floué? 
On croyait à une certaine façon d'envisager la vie et les rapports humains. On pensait que la bande sonore de tout ça allait influencer nos vies et on se rend compte que ça n'a rien changé du tout. Gimme Shelter, c'est ma madeleine de Proust, un sommet de création, un mystère total. Mais quand je me rends compte que son intro sert la pub d'une voiture japonaise pourrie, tout s'écroule.

Gimme Shelter a été enregistrée en 1969. Les fautifs sont ceux qui ont détourné cette chanson.
Mais il y a complicité. Je comprends beaucoup mieux aujourd'hui ce prof d'anglais qui a fait mon éducation musicale. Il détestait le pillage éhonté du blues par les groupes rock. Moi qui ai toujours été dingue de ZZ Top, j'ai enfin pu grâce à Internet découvrir l'origine de La grange, un riff piqué à un papy du Mississippi. On a spolié les musiciens du Mississippi, ou plus loin les griots africains. Et des petits Blancs en ont fait le terrain de nos fantasmes. J'ai l'impression d'avoir vécu une jeunesse de substitution. Voilà.

"Toboggan" est un disque apaisé, acoustique, différent de tes derniers albums. C'est une réponse à cette désillusion? 
"Toboggan" est un tout petit changement et j'ai hâte d'aller plus loin. Je tire un trait sur l'imitation. J'espère avoir assez de niaque pour faire des choses qui ne ressemblent à rien de connu. J'ai toujours été ambitieux. Je ne veux plus de batterie, de guitare électrique, de cette saturation qui m'a fasciné. On vit dans une société entièrement saturée et les prémices de ce phénomène sont dans une musique que je mettais au-dessus de tout, dans le son de Neil Young par exemple.

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Passer le cap des 60 ans a été un symbole douloureux?
Non, c'est la vie. On est fils, on prolonge un peu et puis, on devient père. Moi maintenant, je suis grand-père. Plutôt que l'âge, c'est ce statut familial qui te change. Avec mes petites-filles, je suis tenu à un certain comportement et j'en suis très heureux d'ailleurs. Quand ma petite-fille de 12 ans me pose des questions, d'un seul coup, mes 61 années sur terre prennent du sens. Pouvoir lui dire des choses intéressantes, c'est très réjouissant. On trouverait ça attristant si on restait dans une attitude rock parce que le rock est la musique de la jeunesse éternelle. Pour ta petite-fille qui t'appelle "papy", tu dois te comporter comme un papy de 61 ans. Si tu lui dis que c'est génial Led Zep, tu perds absolument l'affaire. Non, ce glissement des générations est le plus sublime qui peut nous arriver. C'est ça aussi qui me fait rejeter le crétin que je pouvais être à 30 ans, le mec qui adorait les Stones mais qui, pour ses petits-enfants, n'aurait servi à rien. Moi, je me félicite chaque matin d'être grand-père, d'être père et d'être éduqué par les enfants. 

Interview complète dans le Moustique du 12 juin

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