Jean-Louis Aubert: « Je me sens plus apaisé aujourd’hui »

Réconforté par le succès de "Roc'Eclair", il se lance dans une tournée d'été des retardataires. Rencontre avec un éternel gamin toujours en mouvement.

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Qu'est-ce qui s'est passé avec "Roc'Eclair"?
Jean-Louis Aubert – En termes de disques et de places de concert vendus, c'est inespéré. J'ai du mal à analyser. Dans cet album, il y a un élan, une vitalité et une intimité auxquels un artiste aspire mais qu'il ne peut pas toujours toucher. C'est bizarre, car la meilleure explication que je peux trouver dans ce succès réside dans la chanson Maintenant je reviens qui ouvre l'album. Ça ne m'était pas apparu quand je l'ai écrite, mais aujourd'hui, je comprends ce qui m'est arrivé. Quand un artiste traverse une période difficile, il peut se réfugier dans la musique pour se soulager et pour ouvrir son cœur. Quand j'ai commencé à jouer de la guitare, c'était aussi pour fuir l'ennui et la tristesse. Quand la musique reprend cette fonction-là, les chansons viennent généralement très vite.

Une des premières phrases de "Roc'Eclair" est "Je n'en reviens pas d'être là". Vous vous la répétez souvent?
J'ai dû me le dire quand mon père est parti et j'y pense aussi chaque fois qu'un musicien se casse la pipe. Tous mes héros ont exagéré avec la vie et avec la liberté. Alors, chaque fois qu'il y en a un qui meurt, je me dis: "Putain, je suis solide. Je suis toujours là". Keith Richards doit penser la même chose.

Etes-vous surpris que les jeunes qui ont grandi avec Téléphone vous suivent toujours?
Je suis surtout émerveillé. Je n'ai jamais cru que c'était un dû. Je n'ai jamais envisagé la musique comme un métier, mais comme une passion. C'est à chaque fois un cadeau du ciel quand il y a des gens qui vous laissent des petits mots, qui vous tendent les bras ou vous exhortent à continuer. Sans ça, je ne sais pas ce que je serais devenu. Plein de choses peut-être, mais plus probablement pas grand-chose.

Daniel Darc, un autre survivant adore votre chanson Puisses-tu parce que vous dites "Puisses-tu vivre et aimer qui tu es". Vous aimez Jean-Louis Aubert?
Je déteste me voir physiquement. Je mets actuellement la dernière main à mon DVD live qui a été enregistré au palais omnisports de Bercy et j'ai vraiment du mal avec mon image. Je n'aime pas me regarder, mais j'aime l'endroit d'où je regarde. Comme musicien et chanteur, j'occupe une place d'observation, au milieu des autres. Et ça me convient bien.

Si vous êtes toujours là, c'est parce que vous avez toujours fait du Aubert. Il n'y a pas de culte de la nouveauté chez vous.
Non. Barbara m'a toujours dit de me méfier de ça. "Ce qui est moderne aujourd'hui sera démodé demain", m'a-t-elle souvent répété. Pour moi, c'est le propos qui doit primer. Un bon album, ce sont des bonnes chansons. Je n'ai jamais été trop dans le concept ou le cahier des charges. Un disque, c'est comme la mort. Il ne faut pas trop y réfléchir. Le seul album vraiment planifié que j'ai enregistré, c'est le premier 33 tours de Téléphone en 1977. On voulait avoir une fougue punk, mais en studio, nous étions très appliqués. On jouait chaque note, chaque accord en même temps. C'est marrant, parce que dans la liste de ses cent disques préférés qu'il a publiée dans son ouvrage Premier bilan après l'apocalypse, Frédéric Beigbeder a mis le premier album de Téléphone. Il est classé en 43e position, pas mal…

Avant de vous lancer dans l'aventure Téléphone, vous avez effectué un voyage initiatique aux Etats-Unis en 1974. Qu'étiez-vous allé chercher là-bas?
Je cherchais un monde qui allait m'accepter et accepter le fait que la musique pouvait guider l'existence. Mes parents étaient très stricts au niveau discipline, mais assez fous pour laisser partir leur môme. J'ai pris mes économies, deux ou trois tee-shirts, le bouquin Sur la route de Jack Kerouac. Avec Olive (son ami d'enfance – NDLR), notre but était d'aller à Woodstock. Mais quand on est arrivés aux States, on s'est rendu compte que le trip Woodstock, c'était déjà fini. Pendant cinq mois, on s'est éclatés. J'ai dormi partout sauf à l'hôtel, j'ai pris des drogues qui m'ont explosé le cerveau, je me suis fait braquer, arrêter par les flics, presque enrôler dans une secte. De retour à Paris, j'étais dans un piteux état. J'avais l'impression d'avoir échoué dans mon initiation. J'étais presque honteux de frapper à la porte de chez mes parents. J'ai repris des cours en musicologie et là, dans la cafétéria de l'unif, je me suis rendu compte que les jeunes s'asseyaient autour de moi pour écouter le récit de mon voyage. J'avais un vécu! C'est aussi aux Etats-Unis que j'ai décidé de faire du rock en français. Quand on chantait Crosby, Stills, Nash & Young ou les Stones dans la rue, tout le monde s'en foutait. Mais quand on reprenait en français Dominique de Sœur Sourire, les gens nous filaient plein de thunes.

Est-ce qu'il y a des anciennes chansons de votre répertoire qui prennent une nouvelle signification aujourd'hui?
Lors de ma tournée solo acoustique Le tour de moi-même en 2007, j'ai repris toutes les compositions de mon répertoire. Les paroles de mes premières chansons postadolescentes que je croyais avoir oubliées me sont revenues instantanément. Les mots coulaient de ma bouche et me paraissaient cohérents. Il m'est arrivé un autre truc avec Le jour s'est levé. J'ai chanté ce morceau à la fin de Téléphone en 1986. Dans ce texte, j'imaginais la mort comme une sorte de pivot pour mieux comprendre le sens à donner à sa propre vie. A l'époque, ça pouvait sembler naïf. Mais ce que dit cette chanson, je l'ai exactement ressenti à la mort de mon père. En fait, j'avais déjà tout compris (rire).

A quoi pensiez-vous quand votre nom est sorti de l'enveloppe "Meilleure tournée" aux dernières Victoires de la musique?
A mon père. Ma dernière récompense personnelle (Téléphone a reçu une Victoire en 1985 avec "Un autre monde")remonte au lycée avec un prix d'excellence. Papa, qui était alors sous-préfet, était chargé de la remise des bulletins et je me souviens qu'il était super-ému. Avant de mourir, mon père était très inquiet pour moi. Je crois que ça l'aurait rassuré que je sois enfin primé et reconnu par mes pairs. Quand mon nom est sorti de l'enveloppe, j'ai souri, j'ai remercié poliment et je n'ai surtout pas trop fait le malin car j'avais envie de chialer.

Quelles sont vos dernières découvertes musicales?
Valentin Marceau, un jeune auteur/compositeur que j'ai entendu dans un studio avec le producteur Dominique Blanc-Francard. Sinon, je voyage beaucoup musicalement dans Spotify, mais pas vraiment à la recherche de trucs jeunes. J'ai redécouvert Henri Salvador que je ne connaissais pas bien. J'écoute aussi beaucoup de reggae, la soul de Motown, du blues du Mali aussi.

Vous pensez déjà à votre prochain album?
J'ai déjà enregistré trois chansons dans une ambiance très Motown justement, avec pas mal de cuivres. J'ai aussi rencontré un luthier qui vit dans le village de mon père et qui collectionne des instruments du monde entier. Ce n'est qu'une idée, mais j'aimerais bien enregistrer là-bas en utilisant toutes ces pièces de collection.

Pour conclure, une question qu'on aime bien chez Moustique. Quel est l'endroit le plus insolite où vous ayez entendu une de vos chansons?
Ça remonte à l'époque de Téléphone. Je me trouvais dans la cour d'un immeuble et j'ai cru entendre ma propre voix à côté de moi. En fait, c'était un artiste qui peignait en chantant sur une cassette de Téléphone. Même voix, même intonation, même souffle entre le couplet et le refrain… J'étais sidéré. Je l'ai enregistré, je dois encore avoir la bande quelque part.

Le 22/7 aux Francofolies de Spa.
Le 28/7 au Tempo! Festival à Tournai.

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