Jean Dujardin: « J’étais prêt pour le grand saut »

Un film muet. En noir et blanc. En 2011? Impossible, pensez-vous. Eh bien, il l'a fait. Et c'est le film de l'année!

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Le cinéma aime les étiquettes. Et une majorité de la critique tolère difficilement les changements de catégorie. On pense à Ben Stiller, incapable de sortir du carcan du clown malgré un excellent rôle dans Greenberg. "Dès mon début de carrière, j’ai vite compris que le vrai défi ne consisterait pas à décrocher des rôles, mais surtout d’arriver à varier les plaisirs. Et je le vivais mal car je sentais bien que la pure comédie ne me suffirait pas longtemps",résumeJean Dujardin. Il ne voulait pas finir par "se sentir de trop comme ceux qui ne se sentent pas assez", comme dirait Romain Gary. Alors, pour se sentir exister, Dujardin a pris des risques. "Rien du calibre de Tchao Pantin où Coluche a changé de registre et d’image en un seul film. J’ai agi de manière plus progressive. Je suis riche mais j’aurais carrément pu devenir milliardaire si j’avais accepté aveuglément tous les films où l’on me proposait de faire du Loulou."

Au risque de passer pour un difficile, voire un inconscient, notre homme refuse donc plus qu’il n’accepte. "Je suis obstiné mais surtout patient", lâche-t-il en laissant presque à l’herbe le temps de pousser entre chaque mot, comme pour nous démontrer par la pratique ce qu’il vient de nous annoncer. Bref, il est bien loin le temps où Jean-le-monolithique parodiait les boys bands pour Patrick Sébastien. Et même si dans une partie de l’inconscient collectif, il reste Brice de Nice, le lascar a bien préparé son virage vers un cinéma plus exigeant. Conférant par exemple une résonance nettement moins beau gosse qu’attendu à l’agent secret OSS 117, ou en campant un écrivain alcoolique aux prises avec son cancer (Le bruit des glaçons). "Bref, j’étais prêt pour le grand saut." Un saut en forme de plongeon dans l’inconnu sous la forme de The Artist, brillant hommage – "Et pas parodie" – au cinéma muet des années 20.

Si on vous avait dit en début de carrière que Cannes se lèverait pour vous applaudir et que vous obtiendriez la palme du premier rôle masculin dans un rôle muet, vous y auriez cru?
Jean Dujardin – Je ne trouve pas ça totalement incongru dans la mesure où, au naturel, je suis un taiseux. J’ai commencé ma carrière avec des personnages de tchatcheurs. Mais ces personnages me ressemblaient finalement très peu. Enfant, j’étais observateur. Et certainement pas beau parleur. En outre, même mes rôles où je parle beaucoup, comme Brice ou OSS, sont aussi très travaillés au niveau des mouvements du corps. Technique que j’ai évidemment perfectionnée et poussée à son paroxysme dans The Artist.

Vous avez disséqué le travail de Chaplin?
Non! C’est un génie. Je n’oserais pas me comparer. Et puisque je ne suis pas un extraverti, je me suis plutôt imprégné des films de Murnau. Ses acteurs n’avaient pas besoin d’en faire des tonnes pour convaincre.

Pour convaincre de quoi, dans votre cas? Que vous êtes un type plus sérieux que ce que votre image laisse penser?
Je veux convaincre le public que je suis la bonne personne pour jouer un rôle donné. Hors des plateaux, j’avance masqué. Mes proches savent qui je suis vraiment. La magie du cinéma permet de passer pour un autre. Et de tenter des choses inédites par la même occasion.

Techniquement, ça change quoi pour un acteur de jouer dans un film muet?
Pas grand-chose, en fait. Chaque film exige un travail d’adaptation. Passer d’un rôle parlant à The Artist ne diffère pas d’enchaîner un drame après une comédie. On essaie toujours de raconter une histoire dans un cadre donné.

Dans The Artist, le passage du muet au parlant montre la transition dans la vie d’un homme. Peut-on y voir une comparaison avec ce qui se passe dans le cinéma, notamment le passage à la 3D?
En partie oui, même si ce n’est pas un chambardement du même ordre. En tant qu’acteur, je ne me sens pas menacé par l’arrivée de la 3D. Par contre, dans les années 20, un comédien qui refusait de passer au parlant allait carrément contre la nature humaine. Ceci dit, la 3D peut constituer un danger pour le cinéma, l’artifice de trop qui rend un film inregardable. En fait, The Artist revient aux fondamentaux du métier d’acteur et du cinéma. Il offre des émotions, pas de simples effets.

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On oserait presque vous comparer à George Clooney, qui avoue tourner un blockbuster tous les cinq ans, pour pouvoir en réinjecter un maximum dans des films plus pointus…
Mais vous pouvez me comparer à Clooney! (Rire.) Sauf que lui, est passé à l’étape suivante. Il produit et réalise ses propres films pour être certain de faire ce qu’il veut et comme il veut. Moi, je me contente de mettre mon nom dans le dossier de recherche de financement. C’est une forme de sponsoring, rien de plus. Et, modestement, je ne me vois pas producteur ou réalisateur dans un avenir proche. Ces métiers exigent des qualités de diplomate que je ne possède pas.

Au niveau professionnel, votre devise serait donc "chacun sa place"?
Oui, et j’en ai une autre. Quand un rôle me tente vraiment, je me dis souvent: "Si c’est pas moi, ce n’est personne". Je n’ai rien trouvé de mieux pour me botter les fesses et me mettre la pression.

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