Jacques de Pierpont, « J’ai toujours été dans et hors système »

Pompon à la pension... impensable! Le Monsieur Rock de la RTBF décroche ce 27 mars. Défricheur et passeur de culture alternative, il revient avec fierté sur ses 40 ans de rock à gogo.

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Dans sa maison de Louvain-la-Neuve, tout respire la culture. Mais celle qui remue, qui dit la liberté et la rébellion. Dans le salon, l'immense bibliothèque regorge de livres et surtout de bandes dessinées, l'univers par lequel il a commencé en radio au micro d'Impédance de Pierre Guyaut. A l'étage, son repaire "musique" affiche la même abondance dans un joyeux capharnaüm. "Tous ces vinyles et CD sont bien classés par ordre chronologique, s'empresse de préciser Pompon. Dans cette pièce, il n'y a que les albums anglais et américains, le reste est encore dans des boîtes…"

Un trésor aussi volumineux et précieux que la mémoire et le vécu de l'animateur entièrement dévoué depuis toujours au rock, qu'il soit métal, punk, garage, underground. Tignasse en bataille et invariable chemise en jeans, la mascotte du Festival de Dour et animateur de Hell's Bells sur Classic 21 revient sur sa vie rock. Avec quelques vérités qui claquent comme des riffs de guitare.

Une retraite repoussée à 70 ans, cela t'irait?

Jacques de Pierpont – … 67, je signe des deux mains, 70, je ne sais pas. Mais 65, c'est comme imposer à un ébéniste passionné par son métier de déposer tout de suite son rabot. Ou à un écrivain de lâcher sa plume. Perso, j'aurais bien continué.

Cela a été envisagé?

J.d.P. – Même pas. C'est bête que du jour au lendemain, un talent, même vieillissant et obsolète comme moi (rire), n'est plus là du tout. Ni lui, ni son expertise.

Comment vois-tu cette nouvelle étape de ta vie?

J.d.P. – Je n'en sais fichtre rien. Depuis deux ans, on me fait flipper avec le cliché: "Ouais, une pension ça se prépare! Sinon dépression nerveuse assurée". On se calme, je ne vais pas m'ennuyer, mais rien n'est planifié. Je n'ai pas envie de quitter une prison pour m'en créer une autre. Je vais continuer à vivre ma dévorante passion rock mais autrement. J'aurais du mal à faire aujourd'hui ce que j'ai fait plus de 20 ans (1983-2004 – NDLR) à Rock à gogo, sur le pont tous les soirs. Un record! Là, je suis dans une phase de redécouverte que la pension va me permettre d'accentuer. Mais sans nostalgie.

Mais avec des regrets?

J.d.P. – Le grand regret est de n'avoir jamais pu avoir à mon micro des gens comme Patti Smith, Neil Young, PJ Harvey, Joe Strummer des Clash. Ou Lemmy de Motörhead. Et au niveau belge, un constat m'enrage: tous ces groupes bruxellois et wallons des dernières décennies qui n'ont jamais percé. Quelle pépinière! Et quel gâchis! En fait, le rock chez nous, c'est le cimetière des éléphanteaux. Des groupes morts avant d'avoir pu grandir. Faute d'un manque de structures et de l'absence d'une culture rock profonde comme en Angleterre…

Quand tu regardes dans le rétro, tu te dis "chapeau, Pompon" ou "aurait pu mieux faire"?

J.d.P. – Je me sens comme John Peel, ce type découvreur-animateur de la BBC. Dans son attitude comme dans sa démarche. Discret mais fier d'avoir accompagné tout ce bouillonnement de création musicale rock et alternatif en Belgique pendant des décennies. Et d'être reconnu pour cela.

De quoi restes-tu le plus fier?

J.d.P. – D'avoir chopé des gens à leurs débuts. En bédé, mon premier domaine, j'en ai eu énormément comme Schuiten, Sokal, Comès. En rock, PPZ30, les Scabs, Hubert-Félix Thiéfaine, Paul Personne, Mano Negra, Les Garçons Bouchers, Therapy? ou encore Noir Désir à qui j'ai dopé la notoriété côté belge. En Belgique, il n'y avait que Rock à gogo pour servir de première émission de radio nationale à une foule de groupes punk, hardcore ou noisy. Je recevais ces artistes car je les aimais, même les plus radicaux condamnés d'avance  par leur attitude à ne pas émerger.

L'interview la plus surréaliste que tu aies faite?

J.d.P. – Au niveau belge, chaque interview avec Arno est un moment d'anthologie. Toujours provocant et ingérable. Un jour à Pierre Guyaut suite à une question bateau sur son nouveau disque, Arno avait répondu en bégayant: "Qu'est-ce que t'as mangé, toi, au petit-déjeuner, qu'est-ce que t'as mis sur ta ta-ti-ne?" Dans un autre registre, les Slugs m'ont un soir carrément pris en otage, ligoté sur ma chaise et pris le contrôle de l'antenne. Secrètement, je me disais: "Pourvu que personne ne prenne ça au sérieux sinon on va voir débarquer l'escadron spécial de la gendarmerie dans le studio!"

Des années de combat au service du rock pur et dur… Mais finalement, le système a gagné?

J.d.P. – C'est vrai, je n'ai pas gagné. Mais personne n'a gagné. Rock à gogo, surtout après 1993 et sa menace de suppression, était considéré comme le village gaulois tenant tête aux Romains. Les territoires que je faisais vivre comme le rock ou la bédé, c'était les exclus, la marge de la culture. J'ai la fierté d'avoir défriché ces terrains envers et contre tous. Mais au final, oui, "les petits hommes gris" de la gestion et du management ont gagné.

Qui était l'ennemi du village gaulois?

J.d.P. – Notre "village gaulois" était perçu comme l'ennemi, l'anomalie d'un système qui s'est formaté au fil du temps. Des années, on m'a seriné: "M'enfin Jacques, tu as été troisième sur 800 à l'examen RTBF de journalistes, qu'est-ce que tu vas perdre ton temps à parler de rock, c'est pas sérieux!"

Aucun regret de n'avoir jamais été un homme de télé?

J.d.P. – No regret. La télé c'est limité, lourd, lent. En télé, on ne se lève pas le matin en se disant: ce soir je reçois les White Stripes… Et puis, il n'y a qu'en radio qu'il y a ce mystère, ce rapport inexplicable grâce aux voix et à l'imagination de l'auditeur, cette proximité. Moi, je suis un raconteur dans la bonne vieille tradition orale. Et j'aime la notoriété douce et sans trop d'inconvénients qu'amène la radio loin de la célébrité écrasante, invivable, des gens de télé. J'aime être reconnu plus que connu.

Tu n'as donc jamais fait de télé?

J.d.P. – Un peu. Imagine, j'ai même présenté deux ou trois JT dernière au début et en cravate (rire). Evidemment pas concluant.

La RTBF a failli à sa mission rock-pop après l'avoir soutenue via Génération 80, Follies, Rock a gogo?

J.d.P. – Pas que la RTBF. Il n'y a plus de rock alternatif nulle part. Maintenant, tout est bien cadenassé et réglementé par une logique de pub donc d'audiences à tout prix. Les médias en sont tétanisés. Nous aussi on pensait audiences mais avec l'ambition d'être populaires et intelligents. Populaires et créatifs. Au temps de Radio 21, Rock à gogo faisait jusqu'à 15 % de part de marché. Si on avait été obsédés par l'audience, on aurait modifié notre attitude et on se serait "sketté" la gueule. Il faut rester fidèle à soi-même, à son engagement journalistique.

Ça doit te gaver, le fonctionnement actuel de la RTBF?

J.d.P. – On fait croire que tout est bien réfléchi. En fait, c'est "panique à bord" qui se traduit aussi par ce besoin de relier chaque émission à une page Facebook, elle-même reliée à celle de la chaîne… Sur Classic 21, j'anime Hell's Bells et je n'ai ni page Facebook ni compte Twitter. Point. Cette obsession de la communication permanente conduit au renoncement sur l'essentiel: un contenu qui a du sens.

Mais radio et réseaux sociaux peuvent coexister, non?

J.d.P. – Sauf qu'Internet est devenu l'alibi facile pour dire que tous les modes d'expression underground – en musique, bédé, polar, etc. – sont disponibles sur le web. Et que donc ils n'ont plus leur place sur la radio mainstream. Et ça, c'est négliger la mission essentielle de prescripteur, de tri, de mise en perspective de la radio, de la télé. C'est comme si on avait dit dans les années 80: "Je ne dois pas faire Rock à gogoparce que les médiathèques existent". C'est un discours crétin qui distille l'idée que tout ce qui est dans la marge doit y rester. Le mot formatage est le plus vilain mot de la langue française. 

Ta récente éjection de Pure vers Classic, c'est un effet collatéral de cette politique?

J.d.P. – En quelque sorte. De l'équipe originelle de Radio 21 splittée en 2004 en Classic et Pure, un seul type s'est retrouvé sur les deux nouvelles chaînes: bibi. Grâce à ma dualité de toujours: "découvertes-redécouvertes". Sur Pure FM, mon Rock Show marchait pas mal mais, un jour, un consultant externe, spécialisé dans la remise en forme des radios, a pondu un rapport sur Pure. Il y décrétait, notamment, qu'en termes "d'image", un vieux de 60 ans comme moi sur une chaîne comme Pure FM, ça la foutait mal… Je n'en veux à personne. Je ne suis pas rancunier.

Toute cette vie dédiée au rock alternatif, ça en a vraiment valu la peine?

J.d.P. – Oui, bien que j'y aie sacrifié une bonne partie de ma vie de famille. Avec Rock à gogo, j'ai signé la dernière émission fidèle à une tradition selon laquelle l'émission que tu écoutes, comme la musique, contre tes parents, va te façonner et te faire passer de l'adolescence à l'âge de jeune adulte. C'est une initiation culturelle qui fait office de passage. Encore chaque jour, des gens de tous horizons me disent que Rock à gogo leur a servi de rite de passage et inculqué qu'on peut être rebelle sans être sectaire.

Des scènes des festivals à la libre antenne radio, tu as toujours eu une belle relation avec les jeunes? Tu en es fier?

J.d.P. – A fond! Je sens ça surtout au festival de Dour. Il y a une vraie complicité. On n'est plus dans les conflits de générations à l'ancienne. Si tu as aidé un jeune à grandir, le lien demeure. A Dour, l'accueil est toujours extraordinaire. J'espère que je vais continuer à en être la mascotte. Mais ils sont impitoyables! Quel que soit le temps, il faut que je porte sur scène mon short en jeans effiloché, 30 ans d'âge. Sinon, ça gueule fort. 

Des paroles de chansons ont ponctué ta vie?

J.d.P. – Evidemment! Il y a le "I want to die before i get old" de My Generation des Who… Ce qui à l'heure de ma retraite est un peu croquignolet (rire). Il y a le: "Too young to die, too old for rock'n'roll" de Jethro Tull en 74. Le "Time are changing" de Dylan. Ou encore Neil Young: "Rock'n"roll will never die".

Le punk a aussi été le grand choc musical de ta vie. Au point que tu râles de ne pas avoir eu 15 ans (mais bien 27) en 1977. Le punk reste un credo moderne?

J.d.P. – Absolument. Bien sûr, ceux qui stagnent dans une nostalgie absolue du punk de 77 vieillissent très mal et sont aussi pathétiques que les vieux bikers en Harley. Mais le mouvement punk reste fondamental. Le punk, c'est avant tout un esprit, une culture, une attitude. La pratique du do it yourself est, avec la démocratisation des moyens d'enregistrement, et les studios à portée de tous, un héritage de l'esprit punk, libre et rebelle. 

Il y a aussi la démarche: profite du système et pénètre-le pour le changer?

J.d.P. – C'est ce que j'ai tenté. En apparence, c'est moins rebelle. Sauf qu'il était peut-être plus utile pour le rock alternatif que j'occupe ce terrain sur la RTBF. L'esprit punk peut vivre, parfois mieux et de manière plus constructive, ailleurs que dans la marge.

Si tu n'avais pas été cette tête chercheuse du rock indépendant, tu aurais voulu faire quoi?

J.d.P. – Sans hésiter, cheminot. J'adore le rail, les trains, les trams. Ça me fascine. Mon grand désir de gosse était d'être conducteur de trains. Cela reste une de mes vraies frustrations. Tout comme de ne pas avoir été artiste.

Il était comment, Jacques de Pierpont enfant?

J.d.P. – Très timide, très renfermé, très dans mes bouquins… Solitaire.

Mais l'aîné, le grand frère de huit enfants?

J.d.P. – Ceci explique peut-être cela (rire). Par contre, le poids des responsabilités, j'ai connu. Et à cette époque, c'était lourd. On attendait de l'aîné qu'il soit parfait. Qu'il soit le mini-parent, l'exemple à suivre. Ça m'a pesé… et puis ça m'a servi. Par exemple, vers mes 15 ans, à cause des Stones, de Dylan, j'ai commencé à sortir de ma gangue et à me laisser pousser les cheveux. Convoqué par le proviseur de l'athénée d'Uccle pour que je me les coupe, j'ai pu arguer que j'étais un excellent élève avec mes 89 % et qu'il fallait me foutre la paix. J'étais déjà dans et hors système. Cette ambivalence a été une constante dans ma vie.

C'est quoi, cet aristocratique petit "de" dans ton nom?

J.d.P. – De la petite aristocratie. Mais sans le sou. Chez nous, on n'avait pas de bagnole, pas de télé. Avec huit gosses et seulement un salaire qui rentre, celui de mon père, comptable. C'était la toute petite bourgeoisie prudente. Cette particule n'a jamais eu de réalité que dans des arbres généalogiques où d'autres branches de la famille ont des châteaux.

Quel est ton disque préféré?

J.d.P. – Sans hésiter, le premier disque des Doors – "The Doors", en 1967.

Ton image, ta photo préférée?

J.d.P. – L'image de Gaston Lagaffe qui vient postuler à Spirou, en costume, un peu paumé. J'ai l'impression que c'est moi au début de l'adolescence. Je me sens complètement Gaston. Et je voue une admiration sans borne à Franquin avec qui j'ai un peu travaillé. Il m'avait un jour caricaturé en Gaston suivi d'objets qui virevoltent dans son sillage… Il avait tout compris de mon côté bordélique. L'autre image, c'est The Who en concert avec Pete Townshend qui fait un grand moulinet avec le bras sur sa guitare. La quintessence de l'imagerie rock.

Quel est le groupe que tu détestes le plus?

J.d.P. – … Abba. Et juste derrière, Indochine.

Quel a été ton moment d'antenne le plus fou?

J.d.P. – Je le dois à Pat Chouli, mon complice de Rock à  gogo titulaire de la séquence "Hard rock". Lors de la dernière de Rock à gogo, il a découpé à la tronçonneuse à l'antenne, micro ouvert, le premier 33 tours de Machiavel (groupe de Marc Ysaye). Avant de faire pareil avec le 45 tours de La Variété (groupe de Rudy Léonet), mais là… au couteau de cuisine électrique. Il y avait une telle rage envers le travail de sape interne contre notre émission… Encore aujourd'hui, au simple nom de Pat Chouli, Marc Ysaye devient vert.

Qu'est-ce qui est prévu pour ton départ fin mars?

J.d.P. – Côté RTBF? Le pot de départ avec jus d'orange, chips et mousseux, j'imagine! Sinon, à l'initiative du chanteur de Romano Nervoso, une "Fête à Pompon" est organisée la 4 avril au Magasin 4 avec une quinzaine de groupes. C'est bien de partir en musique! 

Jacques de Pierpont a sélectionné les 50 titres rock absolus de sa carrière. Une playlist à écouter. Fort. Très fort.

 

La fête à Pompom – Samedi 4 Magasin 4 dès 17h

Avec, entre autres, BJ Scott, La Muerte, Daniel Hélin, Odieu, Les Slugs, René Binamé…

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