Jacques Audiard: « Le cinéma, c’est un cœur qui bat »

À 60 ans, il est le réalisateur le plus hype et cool du 7e art français. Rencontre dans les starting-blocks cannois pour évoquer son nouveau film, De rouille et d'os.

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Comment avez-vous eu l’idée de ce film?
Jacques Audiard – Le tournage d’Un prophète, c’était la prison ferme pendant six mois. Pas d’espace, pas de lumière, pas de femme. J’avais le désir d’une histoire d’amour, d’un champ plus large. Je me suis inspiré de deux nouvelles de l’auteur canadien Craig Davidson, que j’ai adaptées. L’histoire d’un type qui fait des combats de boxe clandestins, pour qui il n’y a pas de rêve possible, et qui rencontre une dresseuse d’orques. Une princesse. À qui il va arriver un grave accident. Ce qui m’a intéressé, c’est l’évolution des personnages. Quelle princesse arrogante elle serait restée si elle n’avait pas perdu l’usage de ses jambes?

C’est à ça que sert votre cinéma? À surmonter nos handicaps?
Le cinéma sert à fournir des images, des icônes, des nouvelles figures héroïques. Les héros qui m’intéressent sont les héros du quotidien, les héros du prolétariat, les héros de la poubelle. Faire un film sur Obama qui est déjà un héros, ça ne m’intéresse pas. Aujourd’hui j’aime parler du réel, donner des raisons d’espérer. Le cinéma sert à ça, bordel.

Vous ne craignez pas que De rouille et d’os soit trop sombre?
Il fallait surtout qu’on y croie. C’est tout de même des situations invraisemblables. Une fille amputée, un mec qui fait des combats clandestins, des orques… C’est un univers de conte. Mais ce qui relie tout ça, c’est la description sociale qui remet tout à plat. J’aimais déjà cette ambiance réaliste dans les nouvelles de Davidson. Il y avait un bestiaire qui m’intéressait. Des orques, des combats de chiens, des acteurs pornos. J’avais envie de filmer ça, cet univers de freaks, de cirque, presque pathétique, des marinelands.

Il fallait une star comme Marion Cotillard pour ce rôle?
J’ai pensé à elle parce que je ne voyais personne d’autre. Qui d’autre pouvait jouer ça? Un tel érotisme avec ces jambes coupées? Marion a un mélange de virilité dans le jeu et d’incarnation très féminine. C’est une actrice qui allume et qui s’allume très vite. Après il faut régler le carburateur. Je me suis aussi amusé à doser le temps avant que Marion arrive dans le film. Et quand elle arrive, le drame naturaliste fait place au cinéma. L’écran s’élargit et le cinéma commence.

Vous avez trouvé son équivalent masculin avec Matthias Schoenaerts?
La féminité de Marion ne pouvait fonctionner que si elle avait face à elle ce répondant immédiat, physique. Au départ, le personnage d’Ali était plus rustre. Je voulais prendre un acteur non professionnel face à elle. On a fait beaucoup de salles de boxe, avec des gens formidables, mais ça n’allait pas. Je me suis dit qu’il fallait prendre un vrai acteur, et puis j’ai vu débouler Matthias. Il a donné au personnage sa séduction, sa dimension érotique. Mais il fallait aussi une subtilité. La façon dont il a de la toucher, la manière dont il la regarde, seul un comédien très aguerri pouvait donner ça. Matthias est un pur acteur. Il est bien, il est bon, il est beau. Il a de l’adresse physique, une finesse intellectuelle, il vient du théâtre, rien ne le retient, il peut tout faire. Mais ne me demandez pas de parler de Matthias, car je n’arrêterai pas!

Schoenaerts est un nouveau venu chez vous, mais pas dans le cinéma belge. Vous suivez ce cinéma-là?
Bien sûr. J’ai découvert Matthias dans Tête de bœuf (Rundskop chez nous) de Michael Roskam. Je sens une vraie filiation avec ce cinéma-là, un cinéma européen: Roskam, Ken Loach, Bruno Dumont, les frères Dardenne… La promesse, L’enfant, c’est magnifique. On est bon en Europe. Il faut le dire, il faut l’écrire. On a une putain d’identité cinématographique en Europe!

Vous taclez le cinéma américain?
Non, mais l’Amérique ne doit pas être notre seul outil de comparaison critique. Les années 70 américaines sont de grandes années cinéphiliques, mais je viens aussi et surtout du cinéma allemand, de Kluge, d’Herzog, de Fassbinder, du cinéma italien.

Être à Cannes à nouveau cette année, c’est important pour vous?
Bien sûr. À Cannes, on est confronté à la population cinéphile du monde entier, à des critiques et des regards qui viennent de partout. C’est très impressionnant. Le destin d’un film change quand il est à Cannes. Je suis très conscient de ça. Je dédie également mon film à Claude Miller que j’aimais énormément. Vous savez, pour moi, avant tout, le cinéma, c’est un cœur qui bat.

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