Internet n’existe pas

Un journaliste français a parcouru 50 pays, traquant l’internet de la Silicon Valley jusqu'aux tunnels connectés du Hamas. Et il ne l’a jamais trouvé. Explications...

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L'auteur

Frédéric Martel est journaliste et chercheur, spécialiste des Etats-Unis. Son précédent ouvrage, Mainstream, est un best-seller international.

Quatre années de travail, des centaines d’interviews et plus de 50 pays visités. Dans son ouvrage Smart, qui vient de sortir, Frédéric Martel oppose l'enquête IRL ("In real life") à l'idéologie marketing des géants du Net. De la Silicon Valley aux centres technologiques asiatiques, des cybercafés improvisés de Soweto aux start-up israéliennes, des cyberdissidents cubains aux réseaux islamistes du Hamas, le journaliste français a scruté le web sous toutes ses formes et dans les yeux de ses internautes. Bourrée d’anecdotes – mention spéciale pour les techniques utilisées par les bloggeurs chinois pour déjouer la censure -, cette première échographie sociale, politique et économique de la Toile donne le ton des prochaines révolutions. Et défend une hypothèse de départ pour le moins singulière: aussi mondialisé soit-il, le "World Wide Web" ne serait pas global. Ni même mainstream. Frédéric Martel allant même jusqu’à désacraliser l’internet en lui ôtant sa majuscule et en le conjuguant au pluriel. Un sacrilège?

Selon vous, il n'existe pas un mais des internets…

Frédéric Martel – Oui. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la majorité des contenus ne voyagent pas bien sur le Net, car ce qui définit la Toile, c’est sa fragmentation en territoires. Des zones limitées par la langue, le sexe ou les centres d’intérêt. On va sur Facebook pour converser avec sa propre communauté, on surfe sur Amazon et on commande le denier roman belge, on utilise son GPS pour se rendre à Bruxelles… Il n’y a effectivement donc pas un Internet mais des internets et ceux qui craignent la mondialisation et critiquent le web s’aperçoivent aujourd’hui que toutes les cultures y ont leur place et que les langues persistent, voire se renforcent sur le web. Wikipédia offre d’ailleurs des dictionnaires à des langues qui n’en avaient pas!

En 2014, on ne prendrait toujours pas le Net assez au sérieux?

F.M. – C’est une évidence. Pour beaucoup de personnes, c’est juste un divertissement superflu, superfétatoire. Des vidéos de chats qui font du skate-board sur YouTube. Pourtant, stigmatiser le Net aujourd’hui, ce serait comme critiquer l’eau courante ou l’électricité. Car pour des millions de gens dans le monde, Internet sera synonyme de revitalisation urbaine et d’accès à l’éducation et aux soins de santé.

Vous n’exagérez pas un peu?

F.M. – Non, grâce au smartphone, le nombre d’internautes va doubler dans les cinq prochaines années pour atteindre les 5 milliards d’individus connectés. Une progression fulgurante. Aujourd’hui, tout le monde ou presque a un téléphone portable, même les populations les plus pauvres. Il y a encore pour l’instant beaucoup de téléphones basiques, mais l’arrivée des smartphones low cost à partir de 35 dollars va complètement changer la donne. Avec le mobile et le cloud, on va sauter l’étape de l’ordinateur individuel, de la télévision hertzienne et de la mémorisation des données. Les effets de cette révolution ne doivent pas être sous-estimés!

Alors, selon vous, comment Internet va-t-il sauver le monde?

F.M. – Après le divertissement, le Net se positionne  aujourd’hui sur les secteurs de l’éducation et de la santé. Dans les bidonvilles indiens ou les favelas, des jeunes s’éduquent déjà en lisant des MOOK (des manuels scolaires en ligne). Internet ne leur procure pas de l’eau ou de l’électricité mais leur indique désormais la source, le hotspot ou les sanitaires les plus proches. Dans des ghettos qui n’existent même pas sur Google Maps! Je pense aussi à cette appli lancée au Cameroun ou en Afrique du Sud qui permet aux petits paysans de consulter les cours du marché et donc, de négocier leur production à des meilleurs prix.

A côté de tous ces bons côtés, le Net n’a jamais été aussi contrôlé et censuré… 

F.M. – Oui, ces différents internets peuvent être ouverts ou fermés, comme le Net cubain. Comparé à celui de la Silicon Valley (celui de Google & Co., le nôtre quoi…), le web chinois, par exemple, est le contre-modèle par excellence. Et il fonctionne très bien! Ils ont réussi à repousser les gros sites américains et à imposer des clones qui se sont émancipés: Renren à la place de Facebook, Waibu pour Twitter, Youku pour remplacer Youtube. Sans oublier Alibaba, savant mélange entre Paypal, eBay et Amazon qui génère plus d’argent aujourd’hui que ces trois géants US réunis.

La censure serait le moteur de l’internet chinois?

F.M. – La censure chinoise a effectivement d’abord un objectif de patriotisme économique. C’est ça le vrai moteur du pays. Et puis avec les milliards de messages échangés aujourd’hui, il devient impossible de tout contrôler. Il y a dix ans, les blogs gay, par exemple, étaient systématiquement censurés en Chine. Aujourd’hui, ils ont laissé tomber. Censurer un blog, c’est facile, mais bloquer des millions de tweets et de like sur Facebook…

Qu’en est-il du web islamiste, en pleine expansion lui aussi?

F.M. – Les grandes structures autoritaires comme celles du Hamas, du Hezbollah ou des Frères musulmans utilisent le Net pour communiquer de manière traditionnelle, des élites vers les classes populaires. Mais à l’époque des réseaux sociaux, les nouveaux modes de conversation interdisent par nature ce type de message du haut vers le bas. Internet est un puzzle, pas un tube. Et le web musulman aujourd’hui, c’est l’islamisme mais aussi l’émancipation, l’hétérosexualité et l’homosexualité, la misogynie comme le féminisme.

Dans votre livre, vous pointez enfin l’arrivée des services bancaires mobiles. La prochaine grosse révolution?

F.M. – Posséder un téléphone portable augmente votre pouvoir d’achat. C’est prouvé. Les applis bancaires vont maintenant permettre à des populations entières d’ouvrir des comptes ou de recevoir des aides sociales. Avant, quand vous quittiez votre village pour un job en ville et que vous vouliez aider votre famille, vous n’aviez pas d’autre choix que de confier une enveloppe à un chauffeur de bus et de croiser les doigts pour que cet argent arrive à destination. Aujourd’hui, vous transférez cet argent en appuyant sur la touche d’un mobile. Même pas smart.

Reste à savoir ce qu’on fera de ces données bancaires… 

F.M. – On ne peut pas réguler le Net mais on peut réguler ses acteurs. Et au lieu de lui tenir tête, l’Europe devrait dialoguer avec l’Amérique et imposer ses conditions. Je ne vois d’ailleurs pas très bien avec qui d’autre on pourrait le faire. En poursuivant Microsoft pour ses abus de position dominante, la Cour suprême américaine a montré la voie et permis par la même occasion la création de Google. Bon, quand on voit ce dernier qui additionne à présent nos données via sa messagerie, son réseau social ou ses Google Cars pour favoriser ses produits dans les résultats des recherches, on se dit que ce n’est pas encore gagné. Qu'il y a encore du travail dans la sécurisation et la protection de nos données. Mais on y arrivera…

 

SMART – ENQUETE SUR LES INTERNETS

Frédéric Martel, Stock, 408 p. 

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