Information santé ou pub déguisée?

Entre fausses associations de patients et études financées par les firmes pharmaceutiques, difficile de démêler le vrai du faux. Heureusement, des revues indépendantes existent!

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Qui se cache derrière un chiffre ou une étude? A cette question, qu'il faudrait toujours se poser, il est parfois très difficile de répondre. Car, à l'origine d'un certain nombre d'enquêtes et de sites, qui sont autant de trompe-l'œil censés endormir notre méfiance, on trouve des groupes d'intérêts de plus en plus rompus à la communication. Il suffit de penser au fameux "Forum Nucléaire", qui prétend organiser un débat sur le sujet. Sauf que sous le vernis très "démocratique" du site, on découvre que les commanditaires de la campagne sont acteurs du secteur nucléaire. Un exemple parmi d'autres.

Parce qu'un chiffre, aussi objectif soit-il, ne pousse pas dans les champs. Il est toujours "produit" par quelqu'un qui a investi du temps et de l'argent en espérant en retirer quelque chose. Parfois, c'est de la notoriété, comme ce psychologue néerlandais, publié par la prestigieuse revue Science alors qu'il falsifiait ses données. On peut aussi vouloir prendre en défaut le sens critique des autres, comme le physicien américain Alan Sokal, qui a publié en 1966 un texte bidon (personne n'a relevé) dans la grande revue Social Text. Enfin, plus prosaïquement, on peut utiliser un chiffre comme argument de vente. Il y a quelques années, le British Medical Journal avait calculé que 70 % des études favorables à l'introduction de nouveaux médicaments étaient financées par… l'industrie elle-même.

Or, les "vendeurs" sont plus nombreux que les scientifiques mythomanes ou farceurs. Vous vous souvenez sûrement de ce message, diffusé à la radio: "En Belgique, après 40 ans, un homme sur trois souffre de troubles de l'érection". Malgré les apparences, ce n'était pas une campagne de santé publique. Les sites auxquels il renvoyait, www.nattendezpas.be et www.harmonieducouple.be, appartenaient à la firme pharmaceutique Lilly, qui commercialise le Cialis, concurrent du Viagra. Quant à Pfizer, producteur du Lyrica, on lui doit le site www.douleurmysterieuse.be, au sujet de la douleur neuropathique…

Des associations "paravents"

Encore plus insidieux, les "associations paravents", des associations de patients financées (voire fabriquées de toutes pièces) par des firmes pharmaceutiques produisant justement le traitement pour la maladie concernée. "Elles ont plus de moyens et sont donc les plus visibles. Et elles sont souvent reconnues par les organismes officiels. Comme l'European Patients Forum, lui-même financé par les firmes, mais considéré par l'Union européenne comme "le" représentant des patients", explique Pierre Chirac de Prescrire. Cette revue médicale, la seule indépendante en France, s'est fait connaître chez nous depuis qu'elle a dévoilé le scandale du Mediator, ce coupe-faim soupçonné d'avoir causé de 500 à 2.000 décès.

En Belgique aussi, le phénomène des associations paravents est très fréquent, selon le Dr Marc Bouniton, du Groupe de recherche et d'action pour la santé (GRAS ASBL). "Ces associations réclament par exemple le remboursement d'un médicament ou une autorisation de mise sur le marché. Et l'on ne sait jamais très bien qui se cache derrière." Pour lutter contre ceux qui avancent ainsi masqués, les Etats-Unis ont voté le Sunshine Act, qui oblige les firmes, sous peine de lourdes amendes, à déclarer le moindre cadeau ou financement d'association, d'université et de médecin. En France, la même obligation est en vigueur depuis peu. "C'est une très bonne chose, se réjouit Pierre Chirac, même s'il faudrait aller encore plus loin: beaucoup d'associations de patients signalent déjà leurs sources de financement sur leur site, mais cela devrait être rendu obligatoire."

L'indépendance coûte cher

En Belgique, on est encore loin d'un "Sunshine act", même si c'est un des chevaux de bataille des quatre revues médicales indépendantes du pays (GRAS, Minerva, Farmaka et Folia Pharmacothérapeutica). Des structures qui se battent pour informer les soignants en toute objectivité. Et ce n'est pas une mince affaire, car l'indépendance a aussi un prix. Le budget annuel de Prescrire s'élève par exemple à 9,6 millions d'euros, constitué par ses 35.000 abonnements. Le moindre article publié est relu et contrôlé par 10 à 40 personnes et demande de deux mois à deux ans de travail. "On a du mal à faire plus court, explique Pierre Chirac. Les journalistes rêveraient d'avoir plus le temps. Nous, on le prend. C'est un système un peu paranoïaque, sourit-il. Mais il nous permet d'éviter de dire n'importe quoi, parce que ça a un impact sur les patients. Accessoirement, on ne tient pas du tout à avoir un procès." Une preuve en tout cas qu'il reste possible d'échapper à l'influence des firmes pharmaceutiques.

Mais si elles sont très utiles pour les médecins et pharmaciens, ces publications indépendantes sont franchement indigestes pour le non-initié. Mais alors, où le patient peut-il trouver de l'information médicale de qualité en Belgique? Selon nos interlocuteurs, Test-Santé et Equilibre, tous deux exempts de publicité, seraient dignes de confiance, ainsi que certains journaux de mutuelles.

Dans le Moustique de cette semaine, retrouvez notre dossier complet: A qui peut-on faire encore confiance?

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