Illégaux: les nouveaux esclaves

Comme Omar Sy dans Samba, ils servent notre kebab ou nettoient nos bureaux le soir tombé. Qui sont-ils? Quelles sont leurs conditions de travail? Rencontre avec les travailleurs illégaux. Ceux qui, discrètement, font aussi tourner la machine Belgique...

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Marwa a 26 ans. Il y a six ans, cette belle Afghane s’est enfuie de chez elle. Menacée par les talibans, sa famille risquait sa vie chaque jour. Elle a abandonné son job et sa vie "normale" et a demandé l’asile à la Belgique. Aujourd’hui, après des années de galère, son mari et elle sont enfin titulaires d’un permis de travail. Ils ont désormais droit au salaire minimum, ce qui n’a pas toujours été le cas: "Mon mari trimait dans un night shop, huit heures de suite pour un salaire de 30 euros la journée, raconte Marwa. Nous n’avions pas le choix. Soit il travaillait pour presque rien, soit nous mourions de faim et de froid sur le trottoir. Quand on a des enfants, la décision se prend très rapidement". 

Travailleurs illégaux… Combien sont-ils en Belgique, comme Marwa autrefois? La nature cachée du phénomène rend l’estimation de leur nombre impossible. Mais on sait, grâce à une étude de 2012, que quatre Belges sur dix ont acquis des biens ou des services au noir au cours de l'année écoulée. Certes, qui dit travail au noir ne signifie pas forcément travailleur illégal, mais l'indicateur donne une bonne idée des habitudes prises en cette matière. 

Orca, l’Organisation pour les travailleurs immigrés clandestins, s’occupe depuis 2003 des travailleurs sans papiers: des irréguliers comme Samba, le personnage joué par Omar Sy dans le film éponyme qui sort cette semaine. Des proies faciles pour les employeurs malhonnêtes. "Les Belges qui travaillent au noir auront toujours de quoi se défendre, explique Jan Knockaert, de l’Orca. C’est loin d’être le cas des travailleurs sans papiers qui, de plus, n’ont guère le choix: soit ils travaillent au noir, soit ils se retrouvent dans la rue." L’organisation reçoit régulièrement des plaintes de travailleurs victimes de vol de salaire ou d‘accident de travail. "Les employeurs ne déclarent jamais les accidents", nous explique-t-on encore à l’Orca. C’est le cas de Najib (nom d’emprunt) qui travaillait dans une déchetterie depuis quelques années. Quand un morceau de métal l’a heurté brutalement au niveau de la tempe, l’homme a perdu connaissance. "Alors que tous ses collègues voulaient appeler une ambulance, leur employeur le leur a interdit et a déposé la victime chez elle, seule, dans le coma. Quelques jours plus tard, le travailleur a repris conscience, mais il souffrait de graves troubles psychiques. Bien sûr, l’accident n’a pas été déclaré. Pire encore: l’employeur a décidé de ne pas prolonger son permis de travail, ce qui a fait perdre à Najib son permis de séjour."

Contrairement aux idées reçues, le travail au noir est un délit d'abord dans le chef de l’employeur, et pas celui du travailleur, explique Carla Nagels, professeur de criminologie à l’ULB. "S’il n’a pas ses permis de séjour et de travail, il n’a évidemment pas le droit de travailler, puisqu’il n’a tout simplement pas le droit d’être là. Mais cela ne change rien au fait que, lorsqu’on le trouve sur un lieu de travail, c’est l’employeur qui est poursuivi: le travailleur reçoit au mieux un ordre de quitter le territoire, au pire il se fait expulser."

Ménage et bâtiment

Les secteurs les plus "prisés" par les travailleurs illégaux? D'après l'Orca, surtout la construction (22,4 %), mais ensuite la restauration (10 %) et enfin le nettoyage (5 %). Mikaël Franssens, expert en politique migratoire du Ciré  (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers), précise: "La plupart des hommes travaillent dans le bâtiment et les femmes dans le ménage. Le troisième secteur est le commerce ethnique: les Chinois sont employés dans des restaurants asiatiques, les Marocains dans des épiceries marocaines, les Pakistanais dans les call centers pakistanais, etc. On trouve les travailleurs sans-papiers là on l’on trouve des employeurs migrants. Or, ces derniers vivent majoritairement à Bruxelles”

C’est le cas d’Adnan, un Pakistanais d’une quarantaine d’années. Il a laissé sa famille au pays dans l’espoir de lui offrir de meilleures conditions de vie depuis la Belgique. Aujourd’hui, voilà dix ans qu’il a quitté le Pakistan, dix ans qu’il espère recevoir des papiers, dix ans qu’il attend, dans l’ombre. "Je travaille dans un call center, huit heures par jour. Mon salaire? 25 euros la journée. Si j’avais un permis de travail, j’aurais le triple voire le quadruple, mais bon… Ça me permet d’envoyer 150 euros chaque mois à ma famille. Et ma famille, c’est tout ce qui compte."

Le travail des illégaux a évidemment une influence directe sur l’économie nationale. D'après Joël Machado, chercheur en économie à l’UCL, "les estimations de l’activité illégale les plus récentes vont de 1,9 % à presque 20 % du Produit intérieur brut. Les conséquences sont multiples, développe l’économiste. L’État enregistre une perte fiscale, les entreprises se retrouvent face à une concurrence déloyale et les travailleurs, qui ne sont pas assurés, ne bénéficient pas de certains transferts sociaux ou ne cotisent pas pour leur pension".

L'exemple espagnol

Comment lutter contre cette main-d'œuvre trop bon marché? Peut-être en suivant l'exemple espagnol. Au début des années 2000, ce pays a décidé de régulariser plus de 100.000 travailleurs illégaux. Un succès. Dokha, un immigré nigérien de 51 ans, travaillait depuis deux ans déjà lorsque cette régularisation a eu lieu: "J’avais du travail dans les champs,… Enfin, du "travail": vu les conditions difficiles, l’horaire interminable et le salaire misérable, c’était plutôt de l’esclavagisme". En 2003, l’irrégulier reçoit enfin des papiers. Il fait alors un emprunt et s’achète sa première camionnette pour assurer les transports des ouvriers dans les champs. Son travail est désormais légal, ses horaires et salaires meilleurs… 

"La Belgique aussi a lancé plusieurs campagnes de régularisation, rappelle Mikaël Franssens. En 2009, le gouvernement fédéral a établi divers critères de régularisation. Le hic c’est que, contrairement à l’Espagne, ces critères n’étaient pas tous permanents. Par exemple, dès qu’un travailleur perdait son job, il perdait son permis de séjour." De nombreuses régularisations n'ont donc été que temporaires. Ce qui a notamment fortement renforcé le lien de dépendance des travailleurs à l'égard de leur employeur. Avec les dérives qu'on imagine… 

Pour Mikaël Franssens, ce manque de volonté dans la régularisation des sans-papiers est motivé par des raisons économiques. "Ce stock de main-d'œuvre à moindre coût est l'un des mécanismes qui permettent aux entreprises de pousser les coûts salariaux à la baisse. Or, la politique générale de l'Union européenne et de nombreux gouvernements est centrée sur la dérégulation économique et sur la compétitivité. Tout le reste est subordonné à ces deux objectifs."

Le reste le mois suivant

Dokha, pourtant régularisé en Espagne, en a fait l'amère expérience. En 2008, lorsque la crise a éclaté, les Espagnols, même diplômés, sont revenus travailler dans les champs. Dohka est alors parti vers la Belgique… Et s'est à nouveau retrouvé travailleur illégal. "Je travaillais dans une société de transport comme chauffeur, 14 à 16 heures de suite, 6 jours sur 7." Dokha était rémunéré 1.200 euros le mois mais voyait rarement la couleur de son argent. "Mon chef me donnait 400 euros début du mois et me disait que j’aurais le reste le mois suivant… Ils promettent toujours quelque chose. A moi, c’était la régularisation."

Quand Dokha a commencé à se plaindre de son salaire, il est entré directement en conflit avec son patron. "J’allais au travail la boule au ventre: un contrôle pouvait survenir à chaque instant. Le jour où c’est arrivé, bizarrement, ils n’ont pris que moi. Mais la CSC m’a accompagné à l’Inspection sociale pour porter plainte contre l’employeur. Motif? Victime de traite humaine." Plus encore que d’avoir été exploité, Dokha souffre de ne plus pouvoir prendre soin de ses enfants: "En attendant le procès, je ne peux plus travailler au noir. Je n’ai plus assez d’argent pour en envoyer une partie à ma famille. Ce qui me pèse le plus aujourd’hui, c’est de ne plus pouvoir les aider. Si je ne fais pas ça, je sers à quoi, moi?"

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