Il y a 20 ans à Cannes: C’est arrivé près de chez vous

Si on est fier de notre accent, de l'entarteur et de Sandra Kim, c'est un peu beaucoup grâce à cet ovni de cinéma. Vingt ans après sa sortie, retour sur l'histoire d'un film monstre.

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Putain, vingt ans! C'est en mai 1992 qu'est projeté pour la première fois C'est arrivé près de chez vous. L'année de la signature du traité de Maastricht, de l'ouverture d'Euro Disney à Paris, de la création d'Arte. L'année de la naissance de Miley Cyrus. Et de la mort de Francis Bacon, Marlène Dietrich, Peyo et Michel Berger. C'était il y a une éternité. Une époque où être Belge à Paris était une maladie honteuse. Plus pour très longtemps…

Si notre musique, notre cinéma ou nos acteurs ont la cote à Paris, ils le doivent à C'est arrivé près de chez vous. Electrochoc absolu, il révélait un acteur hors du commun – un certain Benoît Poelvoorde – et prouvait surtout que l'on pouvait faire du cinéma différemment. De manière artisanale. Avec les tripes plutôt qu'avec le portefeuille. "On a fait ce qu'avaient fait les punks quinze ans avant nous. On a adopté la méthode "fais-le toi-même",explique Vincent Tavier, un des quatre lascars à l'origine du film. J'ai toujours pensé que C'est arrivé près de chez vous était le film de gamins, chacun frustré à sa manière."

C'est à Namur, à l'ombre de la cathédrale Saint-Aubain, que l'histoire commence. "Benoît et moi, on habitait dans la même rue, enchaîne Vincent. Rémy Belvaux, lui, était à l'école avec Benoît en humanités artistiques à Félicien Rops." Une fine équipe à laquelle viendra se greffer un Parisien adopté, André Bonzel. "Ben et moi, on fantasmait sur les groupes de rock et on rêvait d'en monter un. Mais nous avions tous les deux la guitare laborieuse. Alors, vers 15 ans, on a commencé à piquer la caméra super-8 du voisin. C'était drôle, Ben faisait des conneries devant la caméra et ça nous faisait marrer. On s'est très vite dit que le cinéma, c'était bien plus facile à faire que la musique."

Quelques années plus tard, Rémy Belvaux décide d'entrer à l'Insas pour étudier le cinéma. "C'était très frustrant pour lui, commente Vincent, car il a très vite compris que l'école créait avant tout de bons petits soldats. On lui disait qu'une journée de ciné, c'était huit heures de travail, qu'il fallait être deuxième, puis premier assistant et que si tu avais de la chance, tu ferais ton premier film à 40 ans." Un discours que les apprentis cinéastes ne sont pas prêts à entendre. "Nous, les filles, on voulait se les faire tout de suite, pas à 40 ans. Et puis, pourquoi on ne pourrait pas tourner quinze heures? Et pourquoi il faudrait être trente sur le plateau avec des heures supplémentaires? Nous, on a fait le contraire de ce que l'école nous disposait à faire."

L'origine du projet

Pour son film de fin d'études, Rémy Belvaux envisage de se frotter à la science-fiction. Projet immédiatement rejeté par les profs qui ne voient là rien de bien sérieux. "C'est alors qu'on a mis en route ce qui allait devenir C'est arrivé près de chez vous. On a d'abord bossé sur les aventures d'un superhéros un peu ringard ou d'un type qui travaillait sur les pylônes électriques à haute tension et qui se retrouvait au paradis. Mais ça ne fonctionnait jamais vraiment." Et puis, arrive la vraie bonne idée. "C'était la grande époque de l'émission Strip-tease, on était fans. Et un jour, Rémy a dit: "Si on faisait un Strip-tease sur un tueur à gages"… Et là, on s'est dit: O.K., il y a mille idées."

L'écriture et les influences

Nous sommes au tournant des années 90. La musique synthétique des années 80 se fait désormais exploser dans les charts par Nirvana et les Red Hot Chili Peppers. Au cinéma, une nouvelle génération arrive, emmenée par Quentin Tarantino et Reservoir dogs. Finis les brushings et les poses branchées. Il y a dans l'air comme un parfum de rage adolescente. "Quelque chose bougeait. On voyait arriver les œuvres de gamins comme nous, qui avaient grandi dans les années 70 et 80 – trash et irrévérencieuses. C'était l'époque de Hara-Kiri, l'humour de Villemin, de Métal Hurlant. On était pétris de rock et de bande dessinée, on allait au musée du cinéma, on avait une culture. Mais on aimait aussi Ghostbusters. Une autre influence a été la bande dessinée Torpedo de Bernet et Abuli, une BD branchée cul et violence sur un tueur à gages super bien fringué dans le Chicago des années 20. Par exemple, une scène comme "Le Noir, j'y touche pas, ça a le sida, ces trucs-là", c'est clairement de l'humour Torpedo."

Le tournage

Contrairement à la plupart des films, C'est arrivé près de chez vous ne s'est pas tourné en six semaines continues. "On a mis près d'un an pour tourner le film, confie Tavier. Et ça a été notre chance car ça nous a donné une certaine maturité. L'idée de départ était une parodie pure et dure. Mais avec le temps, on a compris que sur la longueur, ça ne marcherait pas. On s'est dit qu'il fallait installer le spectateur dans l'absurde pour, peu à peu, le faire tomber dans l'inconfort. C'est pour ça qu'il y a une bascule dans le film. On rigole et puis, arrive la fameuse scène du viol. Et là, on ne rigole plus du tout. C'est parce qu'on a eu du temps que le film a évolué dans ce sens. Sinon, ce serait resté une parodie, sans plus."

S'il ne s'est pas tourné en six semaines, C'est arrivé près de chez vous s'est aussi réalisé en dehors de toutes les règles en vigueur au cinéma. "On était quatre, épaulés par quelques amis et nos familles. C'était très simple: on partait en bagnole avec un pied, une caméra, et on allait filmer." Et les anecdotes de ressurgir: "Au début du film, il y avait une scène dans un train où l'on étranglait une nana. Mais comment filmer ça dans un vrai train? À cette époque, mon père organisait des pèlerinages à Lourdes. Et il m'a dit qu'au retour, à Quiévrain, il y avait systématiquement un wagon qui se vidait. On a sauté sur l'occasion. J'ai déposé l'équipe, Ben et l'actrice à la frontière. Et j'ai repris la voiture direction Arlon pour aller les rechercher".

De Cannes aux lendemains qui déchantent

Prévenus bien à l'avance de la sélection au festival de Cannes, l'équipe de C'est arrivé met alors les bouchées doubles pour terminer le film. "On est allés revoir la Communauté française qui nous avait déjà donné 500.000 francs belges pour leur demander un peu d'argent pour terminer le film, le gonfler en 35 mm et produire l'affiche. Ils nous ont filé un million et demi de plus et on a pu boucler à temps." Un coup de pouce du destin, car c'est effectivement à Cannes que l'histoire va s'écrire. C'est là, il y a 20 ans, en l'espace de quelques jours, que C'est arrivé près de chez vous passe de blague potache à sensation du moment. "C'était dingue, les gens se battaient à coups de poings pour pouvoir entrer dans la salle",se souvientVincent. Arrivés en parfaits inconnus, les Namurois repartent avec deux prix (celui SACD de la Semaine de la critique et le prix jeunesse) et un film culte sous le bras.

"De Cannes, on a tous le souvenir d'une immense beuverie. C'était l'euphorie. On signait des contrats tous les jours sans même lire ce qu'on signait. Mais après coup, pendant trois ans, on a payé les pots cassés. On avait fait le film en dehors de tout cadre. On a donc vite créé une SPRL qui avait pour dix ans les droits de la gestion du film. On a aussi trouvé un vendeur international. Mais le mec nous a entourloupés. Résultat, on a passé trois ans de nos vies à gérer cette espèce de truc. Ça a franchement été des lendemains qui déchantent."

Les procès s'enchaînent, pour la plupart remportés. "Mais des boîtes avaient fait faillite et l'argent s'était déjà envolé. On a tous eu des années un peu dures après le film. On était solidaires, on allait au tribunal ensemble, mais on s'est fait balader comme des débutants. On a mis du temps à s'en remettre. Et je pense que Rémy, lui, ne s'en est jamais vraiment remis."

Pour triste rappel, il s'est en effet donné la mort en septembre 2006. Vingt ans après, revoir C'est arrivé près de chez vous reste une expérience unique. On appelle ça un coup de maître.Un petit chef-d'œuvre qui fut fatal pour certains ou le début de grandes aventures pour d'autres. Et Vincent de résumer: "C'était un groupe de rock, une équipe, une alchimie. La preuve, c'est qu'aucun d'entre nous n'a jamais refait un truc aussi fort". Avoir, aussi jeune, rendez-vous avec l'œuvre de sa vie, c'est à la fois beau et cruel.

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