Il était une foi: Ainsi soient-ils!

Une série sur des hommes d’Eglise. Il fallait oser. Arte réussit son immersion dans l'eau bénite.

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Depuis quelques semaines déjà, trois affiches placardées dans les rues de Paris accrochent le public avec un sacré brin de provoc. Sous le titre Ainsi soient-ils,un slogan: "Dieu reconnaîtra les siens". Et une silhouette masculine portant costume ecclésiastique, dont on ne voit que les mains. Dans une première version, elles tiennent un missel d’où dépasse une liasse de billets. Dans une deuxième, les mains révèlent des doigts tatoués. Dans la troisième, une autre main, féminine celle-là, s’est délicatement posée dans les plis de l’aube. De quoi, au mieux, attiser la curiosité; au pire, créer le scandale.

La nouvelle série d’Arte entendrait-elle une Eglise corrompue par l’argent, la violence et le sexe? Commandée à l’agence BDDP & Fils, la campagne de publicité d’Ainsi soient-ils a voulu taper fort. Histoire, se défend Arte, de dédramatiser un sujet pas franchement fédérateur et de toucher les (jeunes) fans de séries. On pourrait donc s’attendre à une création sulfureuse, façon Borgia sur Canal +. Ce serait conclure hâtivement.

L'idée a jailli dans le cerveau de Bruno Nahon. "Une intuition d’autant plus étrange que je ne suis pas catho, confesse ce producteur de documentaires. Mais elle part d’un sentiment de fascination, depuis que je suis enfant, pour l’Eglise, le Vatican et son cérémonial, sur lequel le temps n’a pas de prise." Une sorte d’émerveillement, aussi, pour l’aura dont bénéficient les prêtres, malgré un net déclin de la religion catholique. Bientôt, les scénaristes Vincent Poymiro (cocréateur) et David Elkaïm rejoignent le projet, centré sur le parcours de cinq candidats à la prêtrise.

Le trio, qui ne s’était jamais frotté à l’écriture d’une série, a conscience de la difficulté à s'emparer d'un tel sujet. Sans compter que, côté budget, Arte n’est pas Canal + et ne délie sa bourse que pour allouer 500.000 euros par épisode – deux fois moins que sur la chaîne câblée. "On collectionnait tous les points négatifs, reconnaît Bruno Nahon. L’Eglise, c’est gris. Elle se vide… Qui allait venir voir une série sur des séminaristes?" Depuis, les films Des hommes et des dieux puis Habemus Papam ont calmé leurs inquiétudes. Austère sur le papier, l’idée d’une fiction consacrée à de futurs prêtres recèle en réalité un formidable potentiel dramaturgique. Car "ce microcosme est une métaphore par laquelle on essaie de raconter le monde, précise Vincent Poymiro. Nos héros vivent les mêmes conflits que toute personne désireuse de s’engager. Mais la radicalité de leur engagement provoque en eux des conflits beaucoup plus forts".

Crises de foi

Ainsi soient-ils s’intéresse avant tout à leur cheminement, depuis le jour où ils quittent le monde laïque pour entrer au séminaire. Un itinéraire semé de doutes, de remises en question et de tentations. S’il n’est pas question de raconter l’histoire de l’Eglise façon documentaire, la communauté catholique et ses intrigues sont toutefois appréhendées à travers trois niveaux de hiérarchie différents. Les protagonistes évoluent au séminaire des capucins, à Paris, dirigé par un ancien prêtre ouvrier aux idées progressistes. A l’échelle nationale règne le fourbe monseigneur Roman (formidable Michel Duchaussoy dans son dernier rôle), président de la Conférence des évêques de France. Enfin, se jouent à Rome les enjeux diplomatiques et stratégiques de l’Etat Vatican.

Certes, on notera quelques facilités. Monseigneur Roman, le méchant de l’histoire, est ainsi chargé de tous les vices: goût du pouvoir, orgueil, désir de vengeance, train de vie luxueux… "Nous voulions être dans la vraisemblance, pas dans la réalité, se défend David Elkaïm. C'est une série romanesque. C’est pour cela qu’on a construit quelques personnages un peu outrés. Pour montrer aussi comment l’exercice du pouvoir transforme les gens."

Pour le reste, les héros de l’histoire se montrent dans l’ensemble joliment contrastés. C’est – avec le casting, très réussi – l’atout de cette série qui n’hésite pas à prendre son temps pour insuffler une ambiance, décrire un caractère, pénétrer l’intimité des protagonistes et suggérer leurs zones d’ombre. Chez les jeunes séminaristes bien sûr, confrontés aux limites de leur engagement dans la foi, mais aussi dans le cœur et l’esprit des prêtres qui les entourent. En premier lieu le père Fromenger (excellent Jean-Luc Bideau dans un rôle à contre-emploi), supérieur du séminaire des capucins, plus complexe que ne le suggère son étiquette de prêtre humaniste et vertueux.

Confessions anonymes

Pour donner du crédit à l’histoire, les auteurs se sont tournés vers quelques modèles en chair et en os: prêtres ou anciens prêtres ont accepté de leur conter – anonymement – les détails de leur parcours. Leurs témoignages nourrissent la série d’anecdotes réelles – comme celle, pourtant improbable sur le papier, où l’un des séminaristes, en proie à ses tourments intérieurs, laisse exploser sa colère jusqu’à fracasser une statue religieuse. Ils offrent aussi à Ainsi soient-ils de fortes scènes, quasi documentaires pour le coup. Comme quand un prêtre de village, accablé par l’indifférence de ses paroissiens, tâte de la bouteille à force de solitude. Un désespoir de plus en plus fréquemment rencontré par les hommes d’Eglise aujourd’hui.

Le travail de documentation, pourtant, n’a pas été des plus aisés et l’accueil réservé au projet, plutôt tiède: l’équipe a essuyé beaucoup de refus des séminaires parisiens, réfractaires à la perspective de lui ouvrir leurs portes. Frileuse, l’Eglise? Il est vrai que l’actualité de ces dernières années ne renvoie pas le visage d’une institution au-dessus de tout soupçon. Pour nombre de laïcs, celle-ci nourrit des tares aussi incontournables que casse-gueule pour un scénariste: affaires de mœurs, traditionalisme, valeurs rétrogrades, financement trouble, pédophilie… Un écueil que les auteurs ont habilement contourné. Plutôt que de s’engouffrer dans ce chapelet de thèmes attendus, ils s’en affranchissent dès le premier épisode, en une seule scène: un brainstorming en haut lieu, où le prêtre en charge du marketing maison énumère les griefs adressés à l’Eglise pour mieux faire émerger le message qui la réhabilitera. Plutôt malin.

Ainsi soient-ils s’avère moins une série sur la foi catholique que sur la question, plus générale, de l’engagement. L’histoire se déroule d’ailleurs pour moitié à l’extérieur du séminaire: à la faculté où les futurs prêtres suivent des cours de philo, dans leurs familles, au sein d’une association de défense des sans-papiers… Une volonté des créateurs de frotter leurs héros aux soubresauts du monde, mais pas seulement. "On a peut-être été un peu contaminés par la peur supposée des téléspectateurs quant à la description de la vie au séminaire, confesse Bruno Nahon. Mais maintenant que l’on sait que la série fonctionne, on va entrer plus profondément dans notre sujet pour la saison 2 [en cours d’écriture] et passer plus de temps au séminaire." Au vu du résultat – personnages denses et attachants, intrigues tentaculaires passionnantes, ton personnel, esthétique léchée -, on attend religieusement la suite.

Ainsi soient-ils Chaque jeudi sur ARTE à 20H45

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