Homeland, l’Amérique face à ses démons

Oubliez 24 heures chrono et les effets musclés de Jack Bauer. Voici Homeland, une nouvelle grande série d'espionnage américaine. Plus futée et si addictive.

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Son regard azur et son sourire franc lui donnent l’air d’un G.I. de légende, de ceux à qui tout réussit. Il s’appelle Brody (Damian Lewis) et il revient au pays après un voyage au bout de l’enfer – envoyé en Irak et capturé, il est resté otage pendant huit ans. Le jour, on le porte en triomphe, les caméras le guettent, les enfants l’adulent; la nuit, il sanglote dans son lit, torturé par d’indicibles cauchemars…

Elle, s’appelle Carrie (Claire Danes), elle est agent de la CIA, elle a la maigreur nerveuse et le regard hanté. Personne, pourtant, ne soupçonne qu’elle est bipolaire et sous médocs: si sa hiérarchie le découvrait, elle serait renvoyée. Mais Carrie a une conviction, qui vire à l’obsession: Brody, l’idole de tout un pays, le symbole d’une Amérique qui résiste aux terroristes, a été "retourné" par ces derniers. Elle est sûre que pour survivre à sa détention, il est devenu islamiste. Revenu parmi les siens, il prépare benoîtement un attentat de grande ampleur. L’hypothèse ne manque pas d’attrait. Seulement voilà: quand Carrie ne prend pas ses médicaments, elle sombre dans le délire, la paranoïa. Ses soupçons sont-ils fondés ou le fruit de son esprit malade? Brody est-il un dangereux terroriste ou un vétéran irréprochable?

Pour avoir la réponse, il n’y a guère qu’une solution: dévorer Homeland, la série-événement qui débarque sur BeTV avant de débouler dans quelques mois sur RTL-TVI. Et disons-le d’emblée: commencer Homeland, c’est devenir accro. Impossible de se contenter de tremper le pied dans ce marécage de faux-semblants, il faut y plonger tout entier. "Carrie et Brody sont les deux facettes d’une même médaille, explique le producteur exécutif Howard Gordon. A travers eux se pose la question: quelles sont les conséquences de la guerre contre le terrorisme? Jusqu’où un pays est-il prêt à aller pour se défendre? Quelles peurs, quels secrets cultive-t-il en son sein?" Déjà vu, pensez-vous peut-être, puisque ces problématiques nourrissaient 24 heures chrono, une série en partie écrite par le même Howard Gordon et son coscénariste Alex Gansa. Erreur! Malgré un suspense à couper le souffle, Homeland est très loin des aventures de Jack Bauer, qui tenaient avant tout du thriller gonflé à la testostérone.

L’ENNEMI DE L’INTERIEUR

"Au départ, on craignait que les gens soient lassés de ce sujet, reconnaît Howard Gordon. Franchement, Alex et moi risquions nous-mêmes l’overdose. Mais Jack Bauer avait fait son apparition juste après le 11 Septembre, comme un shérif contre les méchants, une réponse immédiate à la menace terroriste. Or Homeland permet d’aborder une période plus complexe. Depuis dix ans, le pays a connu la guerre sur deux fronts – en Irak et en Afghanistan – et la mort de Ben Laden. Il n’y a plus la même ligne de partage bien nette entre le bien et le mal…" D’où ce fameux leitmotiv de "l’ennemi de l’intérieur".

Brody, avec sa petite famille, son barbecue et son drapeau américain dans le jardin, est un citoyen au-dessus de tout soupçon, autant dire un suspect terrifiant. D’où, aussi, un rythme moins frénétique mais plus psychologique que celui de 24 heures chrono. Homeland prend son temps pour installer son univers ambigu, sans manichéisme. Car la force de la nouvelle série – outre son incroyable efficacité dramatique -, c’est la complexité de ses personnages. Brody le soldat est aussi un homme brisé, incapable – lorsqu’il reprend la vie conjugale – de retrouver une intimité avec sa femme: il se jette sur elle avec la maladresse d’un débutant et la brutalité d’un violeur dans une scène qui va à l’encontre de tous les stéréotypes hollywoodiens autour de la représentation de la sexualité. "Cette scène nous a été suggérée par la série Hatufim, explique Howard Gordon, et par son traitement de la situation délicate des prisonniers de guerre, qui ne sont plus les mêmes quand ils rentrent chez eux, traumatisés par leurs années de détention."

Hatufim, c’est la série israélienne qui a inspiré Homeland, "un drame psychologique avant tout", explique son créateur, Gideon Raff, qui a participé à la délicate transposition dans un contexte américain. "Nous sommes un petit pays, poursuit l’Israélien, nous avons un rapport d’intimité avec nos prisonniers. On voit leurs photos à la télévision, on a l’impression que ce sont nos enfants. Aux Etats-Unis, quand les soldats en Irak ou en Afghanistan sont tués, ce sont juste des cercueils identiques qui rentrent au pays."

Pétri par la réalité locale, Hatufim est donc le portrait de prisonniers qui se réadaptent à la vie normale, tandis que Homeland repose entièrement sur un mystère digne des meilleurs films d’espionnage. Parce que personne d’autre qu’elle ne le soupçonne, Carrie surveille Brody, tente de gagner sa confiance… Est-elle géniale ou folle? Difficile de répondre: avec sa beauté sévère et sa souffrance tue, Carrie n’a rien d’une héroïne de télé classique. Howard Gordon le reconnaît volontiers: "C’était un vrai problème de savoir si le spectateur l’accepterait comme personnage principal. Dans une première version du pilote, quand Carrie interrogeait Brody, elle ratait l’interrogatoire. Le public-test réagissait très mal. En fait, Carrie pouvait avoir tous les défauts du monde et même un grave problème de santé mentale. Mais elle ne pouvait pas être mauvaise dans son travail. On a modifié la scène. Ç’a été une grande leçon".

De fait, Homeland est une leçon. Leçon d’écriture, que tous les apprentis scénaristes devraient méditer, et leçon de dramaturgie politique, cet art éminemment américain. Si Howard Gordon n’avait pas trouvé du travail à Hollywood, il se serait installé à Washington. "J’aurais voulu faire de la politique", explique-t-il, nostalgique de ses rêves de jeunesse. Regrets inutiles: il en fait déjà!

HOMELAND
Samedi 29 Be Séries 20h45

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