Haren: sa prison, ses habitants, ses militants

Des tentes dans un grand terrain vague, des chèvres et des feux de camp. Dans le nord de Bruxelles, une poignée d'activistes s'opposent depuis des mois à la construction d’une “mégaprison”. Des gamins naïfs et idéalistes? Pas que...

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C’est un début d’après-midi comme les autres à Haren, quartier un peu excentré de la ville de Bruxelles, coincée entre le Ring, le canal et les voies de chemin de fer. Les rues sont calmes et les passants se font rares. Il faut traverser un bosquet et passer sous un petit pont pour atteindre le domaine du Keelbeek, un terrain un peu vague mais vert, où les habitants promènent paisiblement leur chien.

Il n'y a pas que les chiens. Au beau milieu de la zone, se dresse un drôle de campement. Un chapiteau, une caravane, une yourte, de petites tentes en toile et des cabanes en bois. Plus deux chèvres, quelques poules, un potager… Des gens du voyage? Des illégaux? Pas exactement. Plutôt un îlot de résistance où se sont installés une poignée de militants écologistes. L'un d'eux nous invite à entrer dans la tente la plus grande qui fait un peu office de QG. Des divans sont posés à même le sol et le tout est un peu en pagaille: vaisselle sale, sacs de commissions à moitié vides, morceaux de bois divers.

Félicien est un jeune Namurois de 21 ans. Pieds nus, cheveux et barbe hirsute, il excuse ses camarades qui dorment encore. “Nous nous levons à l’aube pour chasser les éventuelles grues”, explique-t-il à genoux, occupé à rallumer le feu. Des grues? Oui. Car c'est ici que l'Etat fédéral a choisi d'ériger un grand complexe pénitentiaire. Soit trois prisons pour hommes, deux pour femmes, un centre psychiatrique, une institution pour jeunes et un centre administratif qui contrôlerait le tout. Prévu pour recevoir 1.200 détenus dès 2016, “l’éléphant de Haren”, comme certains l’appellent déjà, permettrait la fermeture des prisons bruxelloises de Saint-Gilles, Forest et Berkendael, surpeuplées et en état de délabrement avancé.

Zone à défendre

Mais on s'en doute, le projet ne fait pas que des heureux à Haren. Remplacer un coin de nature par 18 hectares de béton, surtout si c'est pour y loger des prisonniers, ça enchante rarement le riverain. D'ailleurs, plusieurs associations reprochent notamment à la Ville et au Fédéral de n’avoir que vaguement averti les Harenois de leur projet qu’en 2012, soit quatre ans après que le Conseil des Ministre eut pris sa décision. Depuis, les manifestations d'opposition se succèdent. En août 2014, un groupe d'écologistes choisissaient ce coin vert pour y planter des patates, symbole de réappropriation des terres…

Quelques jours plus tard, des activistes "zadistes" occupaient également les lieux. "zad" comme “Zone à Défendre”. Ces militants de toute origine s'installent partout où l'on prévoit la construction de projets qu’ils jugent nuisibles. Comme récemment à Sivens, dans le sud de la France, où ils ont lutté contre la construction d’un barrage. Ou à Nantes où ils s’opposent toujours à l’arrivée d’un nouvel aéroport sur le site de Notre-Dame-des-Landes.

Un groupe que Félicien le Namurois a rejoint en décembre dernier. Depuis, il se lève tôt chaque matin pour chasser grues et ouvriers susceptibles d'investir le Keelbeek. Il y a quelques semaines, les Harenois médusés ont découvert que la Régie des Bâtiments n’avait même pas attendu le permis d’urbanisme et d’environnement pour commencer ses travaux de délimitation du terrain. “Les dommages sont nombreux, note le jeune homme. Arbres arrachés, chemins et parcelles saccagés,… C’est pour éviter d’autres dégâts de ce type que nous, les zadistes, sommes venus épauler les habitants”, explique le jeune homme. Déterminé, le militant restera “jusqu’à ce qu’à ce que le gouvernement abandonne l’idée de privilégier un projet immobilier juteux au détriment de la nature."

Dans le GQ, Félicien coupe des bûches lorsqu’un sympathisant à l’allure frêle se joint à nous. Arthur, étudiant québécois de 20 ans, vient de temps en temps soutenir les zadistes. Il sort de son sac un livre engagé, “L’insurrection qui vient”, quelques bières et des mandarines. Des provisions destinées aux occupants qui vivent de peu de choses: poubelles de supermarchés, légumes de leur potager et vivres apportés par les habitants du quartier. Car les Harenois sont pour la plupart ravis de cette occupation. Nombreux sont ceux qui mettent à leur disposition leur salle de bain. Ou, le weekend, rejoignent le campement de fortune pour partager un repas, débattre ou assister à la projection d’un film.

Consortium privé

Arthur apprécie ces jeunes qui se battent pour leurs idéaux, “Ici, on défend une cause. On s’oppose à un gouvernement qui a décidé de construire une prison en partenariat avec des groupes privés… Pour l’Etat, l’économie prime.”De fait, la prison de Haren serait dessinée et construite par un consortium de groupes privés qui, durant 25 ans et moyennant une indemnité de l'Etat, s’occupera de la maintenance et de l’entretien du bâtiment ainsi que des services aux prévenus. “Or le privé cherche toujours le bénéfice et non le bien-être, l’éducation, l’humanité,…”, estime le Québécois, dégoûté.

Clope au bec, Martin, un autre étudiant, reprend la liste des arguments évoqués par des associations comme la Ligue des Droits de l’Homme, l’Observatoire des Prisons ou encore l’Association Syndicale des Magistrats, toutes adversaires du projet: “Le gouvernement dit pouvoir loger les détenus de trois prisons en une, alors que l’on calcule déjà un déficit de 900 places. Où ira le “surplus” de prisonniers? Et puis, des experts français l’ont démontré: une prison excédant les 300 prisonniers ne fonctionne pas! Il faut de petites prisons pour sauvegarder un caractère humain”.

Un homme, la quarantaine bien entamée, passe en coup de vent. C’est Raf. Il vient du quartier bruxellois des Marolles, dans lequel il avait créé un potager où se croisaient des habitants de tous âges et toutes cultures. Il y a quelques mois, la Ville a décidé de le raser pour y construire des logements. “Ça m’a anéanti. Mais aujourd’hui, je me bats pour le Keelbeek, un projet plus grand, plus symbolique”.

L'après Rémi

Camille est un Français de 25 ans arrivé récemment. Il vient du Tarn, en France, où il défendait la forêt de Sivens contre la construction d’un barrage. “Ma famille éloignée ne comprend pas ce que je fais, avoue-t-il. Mon père, lui, me soutient mais reste assis dans son fauteuil… Ma mère? Elle a peur… surtout depuis la mort de Rémi”. Rémi Fraisse est ce jeune militant écologiste qui perdait la vie à Sivens, en octobre dernier, tué d’une grenade lancée par les forces de l’ordre. Le rêve de Camille? Sauver la nature et créer un éco-village qui vivrait de ses propres ressources, de l’éco-culture et de récupération. “J’aimerais que les gens comprennent que l’on peut vivre différemment, sans forcément être exclu du système”.

Moins ambitieux, les Harenois, eux, ne demandent qu'une chose:pouvoir faire entendre leur voix.Heureusement, l'enquête publique préalable à la construction de leur mégaprison a enfin été ouverte. Mais le début des travaux sont toujours programmés pour 2015. Aujourd'hui, quoi… Malgré les zadistes, le Keelbeek est-il d'ores et déjà condamné?

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